Jerome Powell est devenu un symbole de résistance face aux pressions et aux invectives persistantes de Donald Trump. Le président de la banque centrale américaine n’est pas du genre à se laisser influencer par Washington et mène sa barque comme il l’entend depuis 2018, année de sa nomination.
Mais son mandat arrive à échéance au mois de mai, et le président américain compte bien lui trouver un successeur — plus accommodant. Cette passation de pouvoir fait donc couler beaucoup d’encre pour de multiples raisons, à commencer par le risque sérieux pesant sur l’indépendance de la Fed. Pourra-t-elle continuer à prendre ses décisions économiques sans subir l’influence directe du président ou du Congrès, comme cela est censé être le cas? C’est la grande inconnue en ce début d’année 2026.
Patrick Zweifel, chef économiste chez Pictet Asset Management, livre son analyse sur l’après-Powell pour la Fed. Analyse
Commençons par dresser un bilan de Jerome Powell à la tête de la Fed. Dans l’ensemble, comment jugez-vous sa présidence, marquée notamment par la crise du Covid puis par la flambée de l’inflation?
Le mandat de Jerome Powell apparaît contrasté. D’un côté, il restera comme le président de la Fed qui a évité une dépression en 2020, stabilisé les marchés et permis une reprise de l’emploi d’une ampleur historique. De l’autre, il incarne aussi une Fed qui a gravement sous-estimé l’inflation et perdu un temps précieux en s’accrochant à une lecture rassurante, mais erronée, de la dynamique des prix.
«Depuis 2022, les marchés savent que la Fed peut se tromper et apporter tardivement les corrections nécessaires.»
Powell laisse derrière lui une économie américaine robuste, mais également une institution durablement marquée par cette erreur de diagnostic. Le coût n’a pas été une crise ouverte, mais une perte d’innocence: depuis 2022, les marchés savent que la Fed peut se tromper et apporter tardivement les corrections nécessaires. Cette mémoire pèsera longtemps sur sa crédibilité, sur la conduite de sa politique monétaire et sur la sensibilité des marchés au moindre signe de relâchement.
Si vous deviez retenir un moment clé de ses huit années à la tête de la Fed, lequel serait-il?
Sans hésitation: 2022. C’est le moment où Powell admet publiquement que la Fed est en retard sur l’inflation et acte un changement de régime. Ce n’est pas seulement un virage de politique monétaire, c’est un aveu institutionnel. Les hausses de taux massives qui suivent témoignent d’une volonté de reprendre la main, mais soulignent aussi l’ampleur de l’erreur initiale.
A l’inverse, mars 2020 restera le sommet de son mandat. La Fed agit alors vite, fort, sans ambiguïté. Ces deux épisodes résument parfaitement son héritage: une institution extrêmement efficace face aux crises financières, mais plus fragile lorsqu’il s’agit d’anticiper les déséquilibres inflationnistes.
Nommé par Donald Trump en 2017, Jerome Powell a pourtant résisté aux pressions de la Maison-Blanche. Un paradoxe?
Ce n’est pas un paradoxe, c’est une anomalie devenue une référence. Powell a été nommé par Trump, critiqué par Trump, puis reconduit malgré Trump. Cette trajectoire a, paradoxalement, renforcé sa crédibilité: il a incarné, parfois malgré lui, une Fed capable de résister.
Mais cette résistance a un coût politique. Elle a alimenté, dans certains cercles, l’idée que la Fed serait un contre-pouvoir illégitime, voire un obstacle à la croissance. Le débat sur sa succession est donc moins personnel que symbolique: il s’agit de savoir si cette résistance institutionnelle doit perdurer… ou être remise en cause.
Kevin Hassett est cité comme successeur potentiel. Comment le décririez-vous?
Kevin Hassett est avant tout un économiste politique, fortement marqué par l’économie de l’offre. Il adhère pleinement à une vision de l’économie selon laquelle les gains de productivité, la dérégulation et l’innovation permettent de repousser durablement les contraintes inflationnistes. Cette vision n’est pas illégitime, mais elle est idéologique.
Sur le papier, son profil est crédible. Le problème n’est pas tant son cadre théorique que son positionnement. Contrairement à Bernanke, Yellen ou même Powell, il est perçu avant tout comme un homme du président, et non comme un arbitre. Ses prises de position publiques, parfois approximatives sur l’inflation ou les prix, ont renforcé le doute quant à sa capacité à incarner la gravité institutionnelle et la distance politique qu’exige la fonction. Le président de la Fed n’est pas là pour conforter un narratif politique, mais pour résister lorsque cela est nécessaire.
Les marchés redoutent-ils une nomination de Kevin Hassett à la tête de la Fed?
Oui, et cette nervosité est bien réelle. Les marchés ne redoutent pas un manque de compétences techniques, mais le signal politique qu’enverrait une telle nomination. Une Fed dirigée par un proche de la Maison-Blanche brouille immédiatement la fonction de réaction de la politique monétaire. Les investisseurs n’attendent pas une erreur manifeste; ils redoutent plutôt une tolérance accrue à l’inflation et une banque centrale moins disposée à résister aux impératifs politiques de court terme.
Cela dit, cette défiance pourrait influencer le choix final de Donald Trump. Il est très attentif aux réactions des marchés, et du marché obligataire en particulier. Une nomination provoquant une hausse des rendements longs irait à l’encontre de son objectif de conditions financières favorables.
Ce n’est sans doute pas un hasard s’il a récemment affirmé que «les deux Kevin», Kevin Hassett et Kevin Warsh, partaient avec les mêmes chances. Cette mise en concurrence permet de maintenir une option perçue comme plus rassurante pour les marchés. Warsh, bien que critique de l’orientation de la Fed, est vu comme plus orthodoxe sur le plan institutionnel. Et Chris Waller ne peut être totalement écarté: son profil plus technocratique, moins politique, serait probablement plus rassurant pour les marchés.
«Une Fed perçue comme instrumentalisée rendrait le dollar plus vulnérable aux chocs politiques et budgétaires, à un moment où les déficits publics américains atteignent des niveaux historiquement élevés.»
Que signifierait une Fed sous influence politique pour sa crédibilité, notamment à l’international?
L’impact commencerait très clairement sur le plan domestique. Dès que l’indépendance d’une banque centrale est remise en question, même implicitement, les anticipations d’inflation tendent à se désancrer. Les entreprises ajustent plus facilement leurs prix, les ménages anticipent une inflation plus élevée et la dynamique des prix devient plus persistante, indépendamment des décisions immédiates de politique monétaire.
Le paradoxe est que politiser la Fed ne conduit pas à une politique plus accommodante, mais à une politique moins efficace. Une inflation perçue comme moins maîtrisée augmente les primes de risque, accentue la pente de la courbe des taux et contraint la banque centrale à rester restrictive plus longtemps afin de regagner la crédibilité perdue.
Sur le plan international, les conséquences seraient tout aussi sensibles. Une inflation plus élevée, ou jugée plus instable, dégrade le rendement réel des actifs libellés en dollars et exerce une pression baissière sur la devise. Certes, le dollar bénéficie d’un statut dominant et d’une forte inertie, mais non d’une immunité. Une Fed perçue comme instrumentalisée rendrait le dollar plus vulnérable aux chocs politiques et budgétaires, à un moment où les déficits publics américains atteignent des niveaux historiquement élevés.
En 2026, le débat portera sur les taux. Faut-il craindre des baisses trop rapides sous pression politique?
Le risque existe clairement. Une administration focalisée sur la croissance, le coût de la dette et la performance des marchés actions aura naturellement intérêt à pousser en faveur d’un assouplissement rapide. Kevin Hassett serait sans doute plus enclin que Powell à regarder au-delà de certaines pressions inflationnistes, notamment celles liées aux tarifs, au nom d’une croissance plus élevée.
Cela dit, la Fed demeure une institution collégiale. Le FOMC n’est pas un simple exécutant et peut freiner un président trop accommodant. Mais, en matière de politique monétaire, la perception compte autant que la réalité. Si les marchés doutent de la discipline de la Fed, les conditions financières se durciront d’elles-mêmes, sans attendre la moindre décision formelle.
Quelles seraient les conséquences pour les marchés, notamment le risque de nouvelles bulles, comme celle crainte actuellement autour de l’IA?
Une Fed perçue comme trop conciliante alimenterait mécaniquement la prise de risque. Les segments déjà chers — grandes technologies, IA, crypto-actifs — seraient les premiers bénéficiaires. Mais ce soutien serait intrinsèquement fragile.
Le paradoxe est bien connu: une politique monétaire jugée trop accommodante à court terme finit par provoquer un resserrement à moyen terme, via la hausse des taux longs, l’augmentation des primes de risque et l’affaiblissement du dollar. Les bulles ne seraient pas évitées, mais simplement différées… et potentiellement plus violentes lorsqu’elles éclateraient.