On fait tourner la boutique

Victor Cianni, Alpian

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Quand les marchés tanguent et que la visibilité s’efface, on se tourne vers ceux qui font tourner la boutique. Que nous disent les entreprises?

©Keystone

 

Les annales du rock regorgent d’anecdotes savoureuses. Parmi les plus fascinantes figurent celles où une chanson naît en direct, sous les yeux du public. Et s’il y en a une qui mérite la palme, c’est bien Takin’ Care of Business («On fait tourner la boutique») du groupe Bachman-Turner Overdrive, sorti en 1973.

Lors d’un concert en club, le groupe canadien se retrouve à court de morceaux. Randy Bachman, chanteur et guitariste, visiblement inspiré ce soir-là, demande aux musiciens de jouer un simple riff à trois accords. Il improvise alors les paroles d’une chanson qu’il avait en tête depuis longtemps, mais que le groupe avait jusque-là refusée.

Le résultat est immédiat: la salle s’enflamme et en redemande. Après quelques ajustements, le titre sera enregistré en studio. Son succès tient autant à son rythme entraînant qu’à ses paroles, qui racontent le quotidien des travailleurs: se lever tôt, faire la navette, travailler dur pour «faire tourner la boutique». Je m’associe à cet hommage et choisis cette chanson comme bande-son de cette chronique, car, tout comme elle le suggère, les entreprises sont le véritable poumon de l’économie.

Plus de 80% des sociétés du S&P 500 ont dépassé les prévisions de bénéfices et près de trois quarts ont battu les estimations de chiffre d’affaires.

Lorsque les marchés vacillent, que les indicateurs macroéconomiques envoient des signaux contradictoires – voire disparaissent – et que les responsables politiques offrent peu de visibilité, les investisseurs reviennent toujours à l’essentiel: les résultats des entreprises. Et la saison des publications du troisième trimestre 2025 était l’occasion idéale de prendre leur pouls.

Les travailleurs ont-ils «fait tourner la boutique»?

La réponse est oui. Si l’on cherchait une preuve de plus de la bonne santé des entreprises américaines, la voici: plus de 80% des sociétés du S&P 500 ont dépassé les prévisions de bénéfices et près de trois quarts ont battu les estimations de chiffre d’affaires. Le S&P 500 affiche une croissance des bénéfices de 13,4% sur un an, marquant un quatrième trimestre consécutif de progression à deux chiffres. De l’autre côté de l’Atlantique, la tendance est également positive: les entreprises européennes ont connu un trimestre solide (bénéfices en hausse de +6,1% sur une année), nettement meilleur que les précédents.

Alors pourquoi les marchés ne célèbrent-ils pas ces accomplissements? (sur novembre la plupart des marchés actions sont dans le rouge)?

Comme évoqué dans les chroniques précédentes, les investisseurs restent préoccupés par plusieurs épées de Damoclès: la pérennité d’un modèle reposant sur l’IA et une poignée d’entreprises pour assurer la croissance, l’impact des tarifs douaniers, et la fragilité persistante du marché de l’emploi.

Toutefois, si l’on relit ces résultats à la lumière des inquiétudes évoquées, il y a de quoi rester optimiste. Certes, les géants de la tech – les fameux «Mag 7» – et l’IA continuent de porter la croissance, mais ce trimestre révèle une surprise: les secteurs de la santé, des services financiers et de la consommation discrétionnaire figurent parmi les principaux contributeurs à la hausse des revenus. Non seulement les travailleurs font tourner la boutique, mais ils trouvent aussi le temps de consommer.

Autre point marquant: si l’on met de côté les sept géants technologiques et que l’on regarde les 493 autres entreprises du S&P 500, on constate qu’elles affichent une croissance des bénéfices de +11,9%, supérieure à celle des «Mag 7», qui enregistrent leur plus faible progression depuis 2023 (+5,6%). Oui, le thème de l’IA semble s’essouffler, mais les secteurs que l’on croyait enterrés montrent une résilience inattendue.

Quant à l’effet des tarifs, il ne s’est pas encore matérialisé, ce qui est une bonne nouvelle. Toutefois, comme pour l’impact des taux d’intérêt, ces effets se font généralement sentir après quelques trimestres.

Loin de moi l’idée de dresser un tableau trop idyllique du contexte actuel. Les zones d’ombre restent nombreuses. D’abord, ces bons résultats étaient largement anticipés par les investisseurs et sont déjà intégrés dans les cours. Le marché action américain reste cher. Ensuite, nous disposons de peu d’indications fiables sur la santé réelle du marché de l’emploi. Enfin, cette solidité des entreprises place la Fed dans une position délicate à l’approche de sa réunion de décembre: si les sociétés font preuve de résilience, que la consommation tient bon et que l’inflation peut ressurgir à tout moment, est-ce vraiment le moment opportun pour baisser les taux?

Le risque, c’est la complaisance. Une bonne saison des résultats place la barre très haut pour la suivante, réduisant le potentiel de nouvelles surprises positives. Mais des entreprises qui se portent plutôt bien rendent aussi l’hypothèse d’un effondrement économique moins probable. Et dans le scénario, pas si improbable, d’une correction des marchés, au «Fed put» – cette idée que la Fed interviendrait pour soutenir les marchés en cas de forte baisse – s’ajoute un autre amortisseur: la bonne santé des entreprises, qui pourrait servir de plancher naturel, comme nous l’avons observé en 2022.

Alors, enfilons nos costumes, serrons-nous dans les transports et continuons à faire tourner la boutique.

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