Juste une illusion?

Victor Cianni, Alpian

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Des marchés au plus haut malgré une cascade de tarifs. Juste une illusion ou bien une réalité durable?

 

C’est un rite auquel tout professionnel de la finance se soumet, quel que soit son style de gestion, sa confession religieuse ou ses convictions. À la veille de son départ en vacances, il adresse une prière aux dieux des marchés financiers: «Faites qu’aucun événement ne vienne troubler mes congés annuels». Je ne fais pas exception: il y a deux semaines, je me suis plié moi aussi à ce rituel. Et je dois dire que je n’étais pas mécontent de voir la prophétie de Trump, prononcée début juillet – «Les marchés sont au plus haut, et nous veillerons à ce qu’ils le restent» – se réaliser. Il est toujours plus agréable de voir les marchés grimper lorsque l’on jette un coup d’œil à son téléphone depuis son transat.

Je sais aussi que s’en remettre aux dieux des marchés ou à Trump n’est pas une stratégie viable. Leur clémence est capricieuse, et il ne fait pas bon vivre trop longtemps dans un songe. Des marchés au plus haut malgré une nouvelle salve de tarifs? Juste une illusion ou une réalité durable?  C’est le thème - et la référence musicale (Imagination, 1982, si vous ne l’avez pas) – de cette chronique.

Commençons par une revue rapide des performances. À l’heure où j’écris ces lignes, le S&P 500 est à son plus haut historique, après trois mois de hausse quasi ininterrompue. D’autres indices boursiers ont suivi, comme les marchés émergents. L’Europe et la Suisse peinent à suivre le rythme, mais juillet a globalement été positif. Les investisseurs semblent s’être accommodés du jeu des tarifs.

Les politiques, les exportateurs et les journalistes, eux, beaucoup moins. La conclusion des accords entre Trump et l’Union européenne laisse un goût amer. La guerre commerciale a été évitée, mais à quel prix? L’UE devra désormais composer avec un tarif de base de 15% sur près de 70% de ses exportations vers les États-Unis. Elle s’engage aussi à investir massivement aux États-Unis (600 milliards USD sur 3 ans, soit 1 300 USD par an et par Européen) et à acheter pour 750 milliards USD de produits énergétiques. Pas étonnant que les dirigeants européens subissent les foudres de la presse.

À première vue, on pourrait croire que ces réglementations visent à freiner l’essor des cryptoactifs. Mais la manœuvre est bien plus subtile: il s’agit en réalité de réinscrire le dollar au cœur de l’écosystème des actifs numériques. 

Si l’accord est globalement défavorable à l’UE, dissipons tout de même quelques illusions. La première porte sur les tarifs. Qui les paiera au final? Les exportateurs? Les importateurs? Ou le consommateur américain? Toutes les recherches économiques sont unanimes: ce sont les entreprises importatrices et les consommateurs qui en supportent le coût. Cela explique pourquoi l’administration américaine se satisfait souvent de tarifs modérés (10-15%) et les utilise surtout comme outil de négociation.

Deuxième illusion, les achats d’énergie. La promesse européenne de doubler ses achats d’énergie américaine semble peu réaliste, compte tenu de l’offre limitée des États-Unis, des obstacles techniques et du faible pouvoir de l’UE sur les entreprises. Le véritable engagement contraignant reste donc celui des investissements massifs aux États-Unis. Côté Suisse, nous attendons toujours de savoir à quelle sauce nous serons mangés (Après une première annonce, le 1er août, d’un tarif de 39% qui a fait l’effet d’un feu d’artifice, il est probable que de nouvelles négociations s’ouvrent rapidement).

Une des raisons pour lesquelles le marché américain a retrouvé son rythme de croissance d’avant les élections pourrait être que la stratégie de l’administration Trump devient plus lisible. L’illusion du chaos se dissipe et la triangulation délicate que l’administration Trump cherche à maintenir apparaît: 1) rebâtir le modèle économique et relancer l’économie 2) tout en contenant la dette et son coût 3) et en maintenant le statut du dollar. Le premier objectif est atteint avec l’OBBBA, la loi fiscale qui définit les axes de la nouvelle économie. Le deuxième par une série de tarifs et un bras de fer avec le patron de la réserve Fédérale pour obtenir des taux plus bas. Pour l’instant la Fed et le marché obligataires tiennent tête.

Quant au troisième objectif, le tour de prestidigitation pour y parvenir mérite qu’on s’y attarde. L’administration recourt à deux cadres règlementaires encadrant l’usage des cryptoactifs pour parvenir à ses fins. À première vue, on pourrait croire que ces réglementations visent à freiner l’essor des cryptoactifs. Mais la manœuvre est bien plus subtile: il s’agit en réalité de réinscrire le dollar au cœur de l’écosystème des actifs numériques. Si, par décret, une partie des cryptoactifs (les stablecoins) devaient être adossée à du dollar ou à des bons du trésors, alors une demande pour les premiers entrainerait mécaniquement une demande pour les derniers préservant ainsi leur statut. Assouplissez au passage les contraintes sur les banques, et saupoudrez le tout d’innovation et le tour est joué. 

Il n’y a bien sûr aucune garantie que cette stratégie portera ses fruits. Toutefois, les investisseurs semblent apprécier l’émergence d’une vision plus cohérente, évaluable et inscrite dans la durée. Et si, en plus, les résultats des entreprises pour le deuxième trimestre restent globalement positifs, cela pourrait continuer à soutenir les marchés actions. Une approche sélective reste nécessaire pour identifier les marchés les plus résilients face à la stratégie de Donald Trump. Il pourrait également être judicieux de profiter de la faible volatilité actuelle pour intégrer des protections dans les portefeuilles. Mais pour l’heure, les perspectives ne sont pas si défavorables… jusqu’à la prochaine illusion, du moins.

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