L’espace est devenu un domaine d’investissement à part entière. A quels aspects faut-il être attentif si l’on s’intéresse à investir dans des sociétés qui proposent des services ou applications commerciales basés sur des équipements évoluant dans l’espace? Le point avec Christophe Pouchoy qui fait partie du pôle Technologie auprès de La Financière de l’Echiquier (LFDE).
Pendant longtemps, on a perçu la recherche et les développements liés au domaine spatial comme relevant plutôt du domaine public. Lorsque l’on s’intéresse à cette thématique en tant qu’investisseur, quels sont les principaux aspects dont il faut tenir compte?
Le spatial est en plein essor. Il bénéficie aujourd’hui de trois grands moteurs de croissance structurels. Parmi les catalyseurs clés, le basculement des activités spatiales de la sphère publique vers les acteurs privés. Ce passage à ce que nous appelons «l’espace 2.0» se caractérise notamment par le développement d’applications commerciales. La taille du marché spatial est estimée à plus de 600 milliards de dollars, dont près de 80% d’applications commerciales et attendue d’ici 2035 à 1800 milliards de dollars1, soit une croissance de +9% par an. Cette dynamique est notamment portée par des acteurs emblématiques dont Elon Musk qui a révolutionné le secteur avec SpaceX, le développement de petits et moyens lanceurs et la réutilisation des fusées. Les coûts de lancement ont ainsi été divisés par dix en vingt ans et devraient se réduire encore avec l’amélioration de la rentabilité et de la profitabilité. Autre exemple, avec un acteur coté, Rocket Lab, dont l’action a fortement progressé cette année. Le nombre de lancements spatiaux s’accélère considérablement, SpaceX en tête avec 370 lancements effectués2, suivi par la Chine (177 lancements), Roscomos en Russie, puis Rocket Lab.
«Les coûts de lancement ont été divisés par dix en vingt ans et devraient se réduire encore avec l’amélioration de la rentabilité et de la profitabilité.»
Le deuxième moteur de la croissance du secteur est l’exploration spatiale soutenue par la hausse des budgets publics dédiés, dans le sillage du programme Artémis qui vise des vols habités vers la Lune en 2027.
Il est donc possible de lancer des satellites à des coûts nettement inférieurs. Quelles applications commerciales qui se développent aujourd’hui?
Les télécommunications notamment, et l’internet spatial. Le marché des communications par satellites est ainsi attendu d’ici 2035 à 70 milliards de dollars3 avec le déploiement de constellations en orbite basse. En Europe, le projet Iris2, chiffré à 10 milliards de dollars, développera ainsi la connectivité par Internet partout dans le monde. Le roaming spatial est amené à se développer considérablement, aux Etats-Unis puis en Europe. Les applications irriguent des secteurs comme la logistique, l’agriculture ou encore la construction, qui utilisent la donnée spatiale pour sa grande précision, en temps réel. Les exemples sont multiples. L’accélération du développement des applications commerciales est liée à la maturité de l’univers qui a gagné en profondeur, avec des sociétés qui gagnent en taille critique et solidité et des valorisations qui ne sont pas excessives.
«Les dépenses mondiales dans le secteur spatial militaire ont atteint 73 milliards en 2024, une croissance de +24% par rapport à 2023.»
Qu’en est-il des applications liées à la défense, qui font l’objet de beaucoup d’attention depuis la guerre entre la Russie et l’Ukraine?
La défense spatiale est le troisième moteur de croissance de l’écosystème spatial, en raison des besoins de protection des infrastructures, de renseignement et de surveillance, etc. La croissance attendue du marché de la défense spatiale est estimée à 9% par an mais elle a été plus rapide récemment. Les dépenses mondiales dans le secteur spatial militaire ont atteint 73 milliards en 2024, une croissance de +24% par rapport à 20234. On voit émerger un groupe de champions européens, comme le britannique BAE Systems ou le français Thales. BAE Systems a notamment obtenu un contrat dans le cadre du projet de dôme doré («Golden Dome») – le bouclier antimissile américain - lancé par D. Trump et chiffré à 175 milliards de dollars pour les prochaines années. Thales est impliqué dans le projet Iris2. L’idée est de garantir la transmission sécurisée de données, à la fois pour des acteurs gouvernementaux ou privés. La souveraineté est en enjeu qui gagne en importance.
«Parmi les dix plus grandes positions de notre fonds, seules Thales et BAE Systems, sont des entreprises européennes actuellement.»
Quelles sont actuellement les principales sociétés dans lesquelles vous investissez au sein de votre fonds?
Nous détenons des valeurs comme Kratos Defense and Securities Solutions, RTX, le Canadien MDA Space ou encore Planet Labs, sur le segment de l’observation de la Terre.
Parmi les dix plus grandes positions de notre fonds, seules Thales et BAE Systems, sont des entreprises européennes actuellement.
Amazon apparaît aussi dans le Top 10. Pourquoi?
Nous investissons aussi dans des entreprises qui développent des technologies connexes qui contribuent au développement de l’écosystème spatial. Amazon déploie notamment Kuiper, une constellation de satellites évoluant en orbite basse. Le spatial a besoin d’infrastructures, de semi-conducteurs pour les fusées, de logiciels de design ou d’infrastructures pour le calcul des analyses de données par exemple, en somme, d’une grande diversité de technologies critiques nécessaires au fonctionnement de l’écosystème.
1 World Economic Forum, 2024
2 Entre juillet 2022 et mars 2024, BryceTech, 2024
3 World Economic Forum, 2024
4 Novaspace, 2025