
Les systèmes financiers actuels reposent encore sur des infrastructures pensées il y a des décennies. Les transferts internationaux restent lents et coûteux, souvent contraints par des horaires bancaires, alors même que le monde numérique fonctionne en continu. La blockchain change ce paradigme. Elle n’est plus seulement une technologie émergente mais tend à devenir une infrastructure universelle d’échange de valeur. Qu’il s’agisse d’actifs traditionnels comme les dépôts bancaires et les obligations, ou d’actifs historiquement illiquides tels que l’immobilier, le private equity ou les œuvres d’art, tous peuvent désormais circuler de façon fluide et transparente sur des réseaux décentralisés.
Au cœur de cette mutation se trouvent les stablecoins, ces jetons numériques adossés à une monnaie fiduciaire. Conçus pour représenter fidèlement le dollar, l’euro ou demain le franc suisse, ils reposent sur des réserves équivalentes en bons du Trésor, dépôts bancaires ou autres actifs sûrs. Ils offrent ainsi une valeur stable, tout en bénéficiant des atouts propres à la blockchain : rapidité, disponibilité permanente, vérifiabilité en temps réel et programmabilité. Les transactions s’effectuent en quelques secondes, de manière continue, et la transparence inhérente aux registres distribués permet un suivi exhaustif. Les contrats intelligents ouvrent la voie à des paiements automatisés et conditionnels, tandis que la conformité réglementaire peut être intégrée directement dans les transactions. Cette dimension de compliance programmée représente une rupture majeure, réduisant les risques et améliorant l’efficacité des institutions financières.
Le rôle de la Confédération ne serait pas nécessairement de créer une monnaie numérique nationale, mais plutôt de jouer un rôle de catalyseur.
Aux États-Unis, le Genius Act a donné un cadre juridique clair aux émetteurs de dollars numériques. Résultat: des acteurs comme Circle et Tether gèrent des volumes considérables. Le mois dernier, plus de 4500 milliards de dollars ont été échangés en stablecoins, soit deux fois plus qu’il y a un an. Ces outils ne sont plus expérimentaux; ils servent déjà aux paiements quotidiens, aux transferts internationaux et à la gestion de trésorerie.
La Suisse possède des atouts uniques, entre stabilité monétaire, expertise financière et écosystème blockchain dynamique. Pourtant, l’écosystème local souffre d’une lacune: les stablecoins en francs suisses restent quasi inexistants. La grande majorité des échanges s’effectue en dollars numériques. Cette dépendance soulève un double enjeu. D’une part, elle affaiblit la souveraineté monétaire, car les réserves associées aux stablecoins en dollars financent indirectement la dette américaine. D’autre part, elle prive la Suisse d’une opportunité stratégique: un stablecoin en francs crédible renforcerait l’attractivité de sa place financière et offrirait aux banques privées, ainsi qu’à leurs clients fortunés, un outil moderne, sûr et adapté à l’économie numérique.
Le rôle de la Confédération ne serait pas nécessairement de créer une monnaie numérique nationale, mais plutôt de jouer un rôle de catalyseur. Un cadre clair et équilibré permettrait d’encourager banques et fintechs à développer des stablecoins en francs, tout en garantissant la confiance des utilisateurs. L’objectif serait de concilier innovation et sécurité, afin que la finance helvétique conserve son avance.
Pour les banques privées et les gérants de fortune, un stablecoin en francs suisses représenterait bien plus qu’un simple outil de paiement. Il constituerait une monnaie numérique stable pour gérer la trésorerie, une passerelle vers la tokenisation d’actifs non bancarisés comme l’immobilier ou l’art, et un instrument parfaitement aligné avec les attentes d’une clientèle fortunée déjà exposée aux actifs digitaux.
Toutes les transactions financières passeront un jour par la blockchain. La question n’est plus de savoir si cela arrivera, mais dans quelle monnaie et sous quelle juridiction. Pour la Suisse, l’enjeu est limpide : comprendre, encadrer et promouvoir les stablecoins en francs suisses, afin que cette innovation serve ses institutions et ses clients, plutôt que de consolider la domination d’acteurs étrangers.