Officiellement, l’objectif est de réduire les coûts de conformité et de laisser davantage de temps aux dirigeants pour se concentrer sur leur activité. Derrière cette proposition, qui pourrait être appliquée par la SEC sans passer par le Congrès, se joue en réalité un débat plus large: faut-il privilégier la transparence régulière ou chercher à limiter le court-termisme des marchés?
L’expérience internationale apporte quelques enseignements. Au Royaume-Uni, la publication trimestrielle a été imposée en 2007 puis abandonnée en 2014 sans impact mesurable sur l’investissement en capital ou en recherche. En revanche, la fréquence a fortement influencé l’écosystème d’information: plus de rapports signifient une meilleure couverture par les analystes, des prévisions plus précises et un coût du capital réduit, en particulier pour les petites capitalisations. À l’inverse, de plus longues périodes de silence accentuent la volatilité: faute de nouvelles, le marché s’appuie sur les concurrents et amplifie les réactions. Autrement dit, ce n’est pas la fréquence qui dicte la stratégie de long terme, mais elle conditionne la profondeur et la qualité de l’information disponible.
Les arguments en faveur du semestriel sont clairs: moins d’échéances, donc plus de temps pour gérer le business; une baisse des coûts liés aux audits et à la communication financière, particulièrement lourds pour les petites entreprises; et une moindre tentation de «gonfler» artificiellement les résultats de fin de trimestre. Pour les secteurs à cycles longs, comme l’énergie ou les infrastructures, trois mois sont souvent trop courts pour refléter la création de valeur. Les partisans ajoutent que les investisseurs disposent déjà de nombreuses données en temps réel, et que des rapports semestriels enrichis d’indicateurs stratégiques pourraient être plus pertinents.
Mais les critiques mettent en avant des risques sérieux. Moins de publications, c’est plus de zones d’ombre, davantage d’asymétrie d’information et une liquidité réduite, surtout pour les small caps. Des périodes de silence plus longues augmenteraient la tentation de manipulations comptables et la dépendance aux résultats sectoriels. Juridiquement, elles exposeraient aussi les entreprises à davantage de litiges pour défaut de communication. Surtout, comme le rappellent Warren Buffett et Jamie Dimon, le vrai problème n’est pas le reporting trimestriel mais la pratique de la «guidance» trimestrielle, qui pousse à couper dans la R&D, à différer des dépenses ou à racheter massivement des actions pour tenir des objectifs artificiels.
Le scénario le plus plausible n’est donc pas une révolution, mais un compromis: conserver le rapport trimestriel 10-Q dans une version allégée, limiter la guidance chiffrée à court terme et renforcer la communication sur des indicateurs stratégiques de long terme. Certaines microcapitalisations peu suivies pourraient obtenir la possibilité de publier seulement deux fois par an, à condition de fournir des informations ponctuelles en cas d’événement important. En parallèle, les conseils d’administration devraient mieux aligner la rémunération des dirigeants sur la performance à long terme, afin que les incitations correspondent réellement aux discours.
Pour les investisseurs, l’enjeu est clair: la valeur se trouvera chez les sociétés capables de partager une information utile, crédible et régulière, quel que soit le rythme de publication. Dans un univers où les données se feraient plus rares, il faudrait élargir les sources d’analyse – données alternatives, enquêtes auprès des clients et fournisseurs, suivi des brevets – et mieux gérer le risque lié aux publications. Moins de rapports ne garantit pas plus de long terme, mais ce sont la qualité de la communication et la cohérence stratégique qui font la différence. Au fond, une «bonne» entreprise restera une bonne entreprise, qu’elle publie quatre fois par an ou deux.