La Suisse se retrouve une fois de plus entraînée dans le tourbillon de la géopolitique et du commerce mondial. Neutralité contestée, industries fragilisées, stratégie économique incertaine: le pays encaisse les coups, mais l’histoire montre qu’il a toujours su rebondir.
La neutralité suisse: entre souveraineté et pressions extérieures
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la neutralité helvétique a régulièrement été mise à l’épreuve, notamment par Washington. En 1945 déjà, l’accord négocié à Berne mais signé à Washington posait les bases d’une relation marquée par une asymétrie persistante : la Suisse devait répondre aux accusations liées à l’or et aux avoirs allemands, sous le contrôle vigilant des Alliés.
Durant la guerre froide, le commerce extérieur helvétique fut étroitement surveillé par les Etats-Unis, soucieux d’éviter que la neutralité suisse ne devienne une zone grise. Embargos, restrictions et pressions diplomatiques s’accumulèrent, contraignant Berne à donner des gages d’alignement. Dans les années 1990, l’affaire dite de «l’or nazi» marqua un tournant avec des procès médiatisés, des menaces de boycott et, in fine, un accord de 1,25 milliard de dollars destinés à régler les contentieux du passé.
Le serpent de mer du fonds souverain refait surface sous la coupole.
Au début du XXIᵉ siècle, le secret bancaire devint le nouvel enjeu. Les exigences américaines aboutirent à FATCA (Foreign Account Tax Compliance Act), à l’échange automatique d’informations et, de facto, à la fin d’un pilier de la place financière helvétique. Plus récemment, la guerre en Ukraine a ravivé les tensions. Le refus suisse de réexporter des armes occidentales a été critiqué à Washington, où la neutralité a été perçue comme un frein à l’effort collectif contre Moscou.
Officiellement cordiales, les relations bilatérales n’ont jamais masqué la fragilité de la position suisse face à une superpuissance qui impose ses priorités. La neutralité, souvent vantée comme instrument de stabilité et de médiation, reste à Washington une singularité tolérée, mais toujours sous surveillance.
Un choc venu d’ailleurs et un parfum de déjà-vu
Des années 1970 à nos jours, le scénario se répète: un choc extérieur fragilise des pans entiers de l’économie suisse. Hier, c’était la «crise du quartz» qui bousculait l’horlogerie helvétique. Aujourd’hui, ce sont les droits de douane américains (près de 40% pour certains produits) qui redéfinissent brutalement les règles du jeu.
L’impact est profond et diffus. Les industries exportatrices, horlogerie, technologies, instruments de précision, voient leur principal marché hors d’Europe se transformer en terrain miné. Au cœur de la tourmente, la branche MEM (machines, équipements électriques, métaux) emploie plus de 320’000 personnes et représente un savoir-faire industriel centenaire. Comme lors des crises passées, une adaptation structurelle sera nécessaire : reconfiguration des chaînes de valeur, montée en gamme, diversification des débouchés, digitalisation et innovation de niche.
Même la pharmacie, fleuron national, n’est pas épargnée. Les exportations vers les États-Unis pourraient être frappées de droits de 10 à 39% dans le scénario le plus sévère. Cette pression s’ajoute à la régulation des prix, qui fragilise la compétitivité de groupes comme Roche ou Novartis. Pour rester sur le marché américain, certaines entreprises pourraient relocaliser production ou R&D, au risque d’affaiblir l’écosystème helvétique.
Les économistes estiment déjà un impact sur le PIB de –0,3 à –0,6% pour 2026, avec des dizaines de milliers d’emplois en sursis, surtout dans les PME. Dans un monde où l’immunité n’existe plus, la Suisse découvre que même ses atouts les plus solides ne suffisent pas à la protéger des secousses extérieures.
La quadrature du cercle?
Malgré sa bonne volonté, le gouvernement suisse dispose de peu de leviers pour infléchir la position américaine à court terme. L’obséquiosité et la surenchère ne font pas partie de l’ADN politique helvétique.
Berne pourrait par contre tirer parti du «paquet bilatéral» 2024–2025 pour resserrer ses liens avec Bruxelles. Electricité, santé, sécurité alimentaire: la Suisse y trouverait un accès plus solide au marché unique et, peut-être, un appui dans les grandes négociations internationales. Mais la classe politique reste largement réticente à l’égard d’un rapprochement européen, et les relations récentes n’ont pas été simples.
En parallèle, l’Allemagne mise sur un volontarisme économique assumé, mobilisant des moyens publics pour soutenir ses filières critiques, encourager la R&D et consolider l’innovation. Une stratégie qui pourrait inspirer Berne, à condition de rompre avec le réflexe du «rentier» et d’assouplir le frein à l’endettement.
Le serpent de mer du fonds souverain refait surface sous la coupole. Faudrait-il s’inspirer de la Norvège pour protéger les industries stratégiques? La BNS reste prudente: trop risqué, trop politique. Pourtant, l’idée d’un véhicule national regroupant des fleurons comme Ruag, Swissgrid, Belimo, Landis+Gyr, u-blox ou VAT séduit certains observateurs. Swatch, trop indépendante, échapperait sans doute à ce périmètre. Le précédent du sauvetage de Credit Suisse montre que l’exécutif peut être flexible en cas d’urgence. Mais aujourd’hui, les risques ne sont pas systémiques.
Les pistes de réflexion abondent. Ce qui manque, ce n’est pas la matière grise, mais la volonté politique de sortir de l’immobilisme.