Un monde en fusion

Christophe Leroy, CBH Compagnie Bancaire Helvétique

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L’essor vertigineux de l’IA fait exploser la demande d’électricité, et la fusion nucléaire est en voie de devenir une pièce maîtresse de la réponse énergétique.

 

«No electricity, No AI»

Cette formule de René Haas (directeur général d’ARM) résume bien le dilemme d’un monde où l’intelligence artificielle s’impose comme le socle technologique de nos infrastructures et systèmes essentiels. L’entraînement de modèles toujours plus sophistiqués, la généralisation de l’électrification des usages et la pression démographique font converger les tendances vers un même point: une hausse structurelle de la demande mondiale d’électricité. Selon McKinsey, la consommation liée aux seuls centres de données pourrait tripler d’ici 2030, pour atteindre l’équivalent de la consommation actuelle d’un pays comme le Japon. L’IA représenterait à elle seule près de 70% de cette hausse, avec des investissements nécessaires estimés à plus de 5000 milliards de dollars dans les centres de données et les infrastructures électriques qui les alimentent.

L’IA, catalyseur d’un choc énergétique annoncé

L’IA ne se contente pas d’accroître le besoin d’électricité : elle le fait littéralement changer d’échelle. Un GPU de dernière génération (Nvidia Blackwell) consomme près de 1200 watts, soit autant qu’un foyer américain moyen. Multipliez cette puissance par les dizaines de milliers de serveurs hébergés dans un data center de grande taille (hyperscale), et la consommation atteint plusieurs centaines de mégawatts – l’équivalent des besoins en électricité d’une ville moyenne. Aux Etats-Unis, la part de l’électricité absorbée par les data centers pourrait passer de 4% à plus de 9% d’ici 2030. Derrière l’enthousiasme technologique, un constat s’impose: l’accélération de l’IA précipite un déséquilibre entre l’offre et la demande d’électricité, dans un contexte où la transition climatique impose une décarbonisation rapide.

Des transitions qui se télescopent

Le choc énergétique ne se limite pas aux data centers. La croissance démographique, l’urbanisation, et surtout l’électrification accélérée du transport automobile contribuent à reconfigurer le mix énergétique mondial. L’électricité, qui représente aujourd’hui environ 20% de la consommation finale d’énergie, pourrait atteindre 40% en 2050. Mais comment générer une telle quantité d’électricité décarbonée dans les délais impartis? Les renouvelables progressent, mais leur intermittence et les contraintes foncières posent question. Le nucléaire, longtemps en retrait, retrouve un rôle central: une source pilotable, stable, décarbonée et vecteur d’autonomie stratégique dans un monde fracturé.

Fusion: un tournant historique

«Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes avec la même pensée que nous avons utilisée lorsque nous les avons créés.» Cette maxime d’Albert Einstein illustre bien le dilemme énergétique actuel. Le défi est d’augmenter massivement la production sans compromettre la planète. La fusion nucléaire, longtemps cantonnée au domaine des utopies scientifiques, semble avoir atteint un point de bascule. Contrairement à la fission, qui divise les noyaux d’uranium et génère des déchets radioactifs, la fusion combine des isotopes légers d’hydrogène pour libérer une énergie quasi illimitée, sans émission de CO₂ et avec des déchets résiduels bien moindres.

Les avancées récentes – qu’il s’agisse de l’expérience de l’ITER en Europe, des percées du Lawrence Livermore National Laboratory aux Etats-Unis ou des projets privés financés notamment par Microsoft et Google – suggèrent que la fusion pourrait devenir commercialement viable dès les années 2030. Les coûts restent incertains, mais les premiers prototypes ont déjà démontré un «gain net» d’énergie, une étape symbolique attendue depuis des décennies.

Complémentarité et perspectives

La fusion, si son développement à l’échelle aboutit, ne remplacera pas les renouvelables, elle les complétera. Là où l’éolien et le solaire apportent flexibilité et faible coût marginal, la fusion offrirait une source stable, pilotable et décarbonée. Son intégration dans le mix énergétique global ouvrirait la voie à une réduction plus ambitieuse des énergies fossiles et à une sécurisation de l’approvisionnement électrique face à la demande exponentielle de l’IA.

Pour l’investisseur, l’enjeu est double: intégrer dans ses scénarios de décarbonisation l’éventualité d’une percée de la fusion, et identifier dès aujourd’hui les segments stratégiques de cette chaîne de valeur – matériaux, équipements, infrastructures et acteurs privés en avance sur la technologie. Comme toujours, la prudence recommande d’être préparé: les trajectoires d’innovation sont incertaines, mais les points de bascule énergétiques sont rares. Et celui de la fusion pourrait bien redessiner la carte énergétique et financière du XXIe siècle.

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