En 2024, près de 80% du financement des entreprises de la zone euro provenait encore du crédit bancaire, contre 35 à 40% aux Etats-Unis. Le Japon se situait autour de 65 à 70%, la Chine dépassait 75%. En valeur, les encours de prêts privés représentent désormais l’équivalent de 150% du PIB en Europe, 180% au Japon, 210% en Chine, et à peine 95% outre-Atlantique.
Historiquement, la dynamique du crédit accompagne le cycle économique. Il est amplificateur en phase d’expansion, et accélérateur de crise lorsqu’il se contracte. La reprise récente des volumes de prêts laisse ainsi entrevoir un possible redémarrage de l’activité d’ici 2026. La pentification des courbes de taux agit comme un stimulant naturel sur le modèle bancaire, longtemps asphyxié par la compression des marges.
La relation historique entre crédit et croissance s’est progressivement distendue.
Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), la croissance annuelle des encours de prêts (consommation et entreprises confondues) devrait s’accélérer en 2025. En zone euro, elle passerait de 3% en 2024 à 4% en 2025, de 2 à 3% aux Etats-Unis, de 5 à 6% en Chine et de 1,5 à 2% au Japon.
Les économies européennes et asiatiques demeurent structurellement banco centrées, tandis que les Etats-Unis restent résolument marché-centrés.
Mais le moteur est structurellement grippé
La relation historique entre crédit et croissance s’est progressivement distendue. Taux ultra-bas, normes prudentielles renforcées (Bâle III, IFRS 9, CECL) et pertes latentes sur les obligations souveraines ont comprimé les marges d’intermédiation. Les bilans demeurent contraints, en particulier aux Etats-Unis et au Japon.
S’ajoute à cela une disruption technologique majeure. Les technologies de registre distribué (DLT) et la blockchain fluidifient le transfert et le règlement des prêts, mais au prix d’investissements massifs difficiles à absorber pour les établissements de taille moyenne. Parallèlement, les fintechs élargissent le champ du crédit en exploitant des données non traditionnelles et en accélérant les processus. Résultat: la concurrence s’intensifie, les marges bancaires se resserrent et le financement des PME devient un terrain de jeu disputé.
L’Effet d’éviction, version 2025
Les économistes Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff1 avaient mis en évidence un seuil critique: au-delà d’un ratio dette publique/PIB de 100%, l’endettement cesse de soutenir la croissance et finit par la freiner. Dans les économies avancées, la dette privée semble désormais atteindre, elle aussi, ce point de bascule.
L’effet d’éviction («crowding out») s’impose à nouveau: l’endettement massif des Etats absorbe une part croissante de l’épargne disponible, tire les taux d’intérêt vers le haut et raréfie le capital destiné au secteur privé. Depuis la crise du Covid, le levier budgétaire est saturé; les gouvernements financent davantage leur inertie que la relance. Autrement dit, trop de dette tue la croissance; ou du moins, la fige dans une léthargie post-monétaire.
Les grandes économies, alourdies par un excès d’endettement public et privé, ne peuvent plus espérer stimuler durablement l’activité par le seul recours à la dette.
Deux enseignements de marché
De cette séquence, deux leçons s’imposent.
Premièrement, le rebond du crédit bancaire est un signal encourageant: il traduit une normalisation des politiques monétaires et du niveau des taux d’intérêt nominaux. Pour autant, il serait illusoire d’y voir un moteur de croissance: l’effet multiplicateur du crédit s’est affaibli dans un environnement saturé de dette.
Deuxièmement, la vigueur retrouvée des valeurs bancaires en bourse apparaît pleinement justifiée par le redressement des courbes de taux. La pentification offre enfin un soutien structurel aux marges d’intermédiation, rendant la reprise du secteur non seulement légitime, mais probablement durable.
1 Carmen M. Reinhart & Kenneth S. Rogoff, Growth in a Time of Debt, 2010.