A quand la normalisation de l’emploi?

Bruno Cavalier, ODDO BHF AM

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Rien ne démontre que le chômage partiel a engendré une «zombification» de l’emploi.


©Keystone

Fermer l’économie mais protéger l’emploi, c’était le mot d’ordre en Europe face à la crise du coronavirus. S’inspirant du Kurzarbeit allemand, tous les grands pays ont mis sur pied des systèmes où l’Etat paye une large part des salaires de ceux qui sont placés en activité réduite. Le but était de limiter les faillites et les licenciements et amortir le choc sur l’activité. 

Comme toute mesure d’urgence, le problème est de savoir comment en sortir. A l’heure actuelle, sans ces systèmes d’aide, le chômage européen serait environ 6-7 points plus haut que le chiffre officiel de 8%. 

Le succès des systèmes d’activité réduite 

S’inspirant d’un système existant depuis longtemps en Allemagne, les pays européens ont mis en place au début de la crise du COVID-19 des dispositifs transférant à la charge de l’Etat le paiement d’une large partie des salaires des employés du secteur privé. Ainsi, au lieu de licencier leurs salariés, les firmes réduisent leur temps de travail et préservent leur potentiel de production. Le but est qu’en phase de reprise, elles n’aient pas à subir les délais et coûts de recrutement. En avril 2020, à leur maximum, ces mesures concernaient environ 27 millions de salariés dans les quatre grands pays de la zone euro (Allemagne, France, Italie, Espagne). On se situe actuellement à des niveaux proches du quart ou du tiers de ce pic. 

Hormis en Allemagne, la protection de l’emploi a été
considérablement accrue par rapport à la récession de 2009.

Pour mesurer le degré de protection de l’emploi, on peut comparer le nombre d’employés et le volume des heures travaillées. Du T4 2019 au T2 2020, c’est-à-dire dans la phase aiguë de la crise, l’emploi du secteur privé a baissé de 4 points en zone euro et les heures travaillées de presque 20 points. Au T1 2021, le recul a été ramené à 3,2 pts pour l’emploi et 8,7 pts pour le temps de travail. Par différence, on peut en tirer une estimation du nombre d’emplois protégés par ces dispositifs d’activité réduite. Pour la zone euro, c’est environ les deux tiers du total. Hormis en Allemagne, la protection a été considérablement accrue par rapport à la récession de 2009.

Les systèmes d’activité partielle visant à stabiliser l’emploi, il va sans dire que la mesure standard du chômage apprécie mal l’état réel des conditions d’emploi. Selon les chiffres harmonisés d’Eurostat, le taux de chômage en zone euro a augmenté d’environ un point entre la fin 2019 et le pic de la pandémie (8,7% durant l’été 2020), avant de refluer vers 8%. Ce niveau sous-estime le degré de sous-emploi car il ne reflète pas bien la baisse du temps de travail effectif et le recul de la participation. En supposant que ces deux paramètres n’ont pas été perturbés de manière permanente, on estime que le «vrai» taux de chômage en zone euro avoisine 15%, en baisse depuis un pic de 25% au printemps 2020. A la différence de la crise de 2008-2009, la principale distorsion est liée au temps de travail bien plus qu’à la participation. Cela suggère que la normalisation des conditions d’emploi pourrait s’opérer plus rapidement dans la reprise post-Covid qu’après la crise financière. 

Fort rebond du nombre d’heures travaillées dans les prochains mois

Comme avec toute mesure d’urgence, leur calibrage une fois le choc passé doit répondre à des aspirations opposées: d’un côté, les gouvernements ne veulent pas prolonger ces mesures au-delà du nécessaire en partie à cause de leur coût ; de l’autre, ils ne veulent pas les stopper brutalement au risque de provoquer une vague de licenciements. A ce jour, il est prévu que les conditions de fonctionnement des systèmes d’activité réduite soient resserrées dans les prochains mois. Le recours à ces systèmes d’aide dépend en large partie des contraintes sanitaires. Il y a donc de grands écarts entre secteurs. Au T1 2021, 78% de la baisse des heures travaillées du secteur privé en zone euro vient du commerce, de l’hébergement-restauration, des loisirs et de divers autres services à la personne. Ces secteurs pèsent d’ordinaire 40% de l’emploi privé mais leur recours aux systèmes d’aide a été disproportionné. 

Le problème n’est pas tant le manque
d’emplois offerts que la difficulté à les pourvoir.

Ainsi en France, en mai 2021, l’hébergement-restauration (6% des salariés) représentait encore près de 30% des effectifs en chômage partiel et 36% des heures chômées. Avec la fin des confinements, ces secteurs peuvent maintenant rouvrir et opérer sous des restrictions assez minimales (jauges, traçage des clients). Le nombre d’heures travaillées va fortement rebondir dans les prochains mois. Les perspectives d’embauche sont en forte augmentation dans tous les secteurs, pas uniquement ceux qui ont été soumis à des fermetures administratives. A ce stade de la réouverture des économies européennes, le problème n’est pas tant le manque d’emplois offerts, comme c’est souvent le cas en sortie de récession quand les entreprises sont incertaines de leurs débouchés, que la difficulté à les pourvoir. 

Une situation différente aux Etats-Unis

Un marché en excès de demande conduit d’ordinaire à une hausse des prix. Le cas des services de travail est singulier en raison des frictions pouvant altérer l’ajustement. En zone euro, diverses rigidités existent, par exemple un haut niveau de salaire minimum et des réglementations. Toute différente est la situation des Etats-Unis qui ont préféré protéger le revenu des ménages plutôt que leur emploi, sous l’hypothèse que les chômeurs n’auraient pas de mal à retrouver un job en phase de reprise, quitte à changer d’entreprises ou de secteurs d’activité. C’est ce que semble indiquer la forte hausse des démissions depuis quelques mois. Rien ne pointe dans le même sens en Europe. Selon l’indice des salaires négociés compilé par la BCE, la zone euro connaissait avant la pandémie une modération salariale. Une inflation sous-jacente structurellement faible ne pousse pas à des ajustements automatiques de salaires (il n’y même pas de pertes en termes réels à compenser). Avec un taux de sous-emploi près du double du taux de chômage officiel, le risque de dérapage des salaires paraît donc limité en Europe.

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