Prévoyance: beaucoup de Suisses se sentent faussement en sécurité

Yves Hulmann

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Le recours au pilier 3a devient indispensable, selon Credit Suisse. Décryptage avec les experts de la banque, dont Emilie Gachet.


Emilie Gachet, économiste chez Credit Suisse.

«Beaucoup de Suisses se sentent faussement en sécurité en pensant que leurs besoins de prévoyance sont déjà suffisamment couverts par les premier et deuxième piliers», prévient Christine Schmid, responsable des solutions d’investissement chez Credit Suisse. Une prise de conscience s’effectue néanmoins, estime la banque – en témoigne notamment le fait que 62% des Suisses ont cité les lacunes de prévoyance parmi leurs soucis dans le cadre du baromètre des préoccupations de 2018 publié par Credit Suisse. Dans une étude consacrée à la prévoyance individuelle présentée jeudi, l’établissement a décortiqué en détail les lacunes en matière de prévoyance qui concernent une part croissante de cotisants.

Les femmes particulièrement concernées

Si les pauses professionnelles et le travail à temps partiel accentuent les lacunes de prévoyance, la prévoyance individuelle, notamment les versements effectués à la prévoyance liée du troisième pilier (pilier 3a), peut contribuer à les réduire. Avec 60% des femmes qui travaillent à temps partiel – comparé à 18% pour les hommes –, les employées sont particulièrement exposées à des lacunes de prévoyance à l’âge de la retraite. Cela d’autant plus que les femmes investissent en moyenne aussi moins fréquemment dans des fonds ou des actions que les hommes. 

«A conditions égales, le genre n’a qu’un faible impact sur le comportement
en matière de cotisations au troisième pilier.»

Reste qu’il faut déjà avoir les moyens de cotiser au troisième pilier. A cet égard, avec 51%, la part des femmes actives qui effectuent des versements réguliers au troisième pilier reste sensiblement inférieure à celle des hommes (58%). Un écart qui n’est pas dû à un manque de connaissance de cette possibilité chez les femmes mais qui s’explique avant tout par des ressources financières moindres. En effet, à conditions égales – soit avec le même âge, le même niveau de formation et de revenu, etc. -, les femmes alimentent même plus fréquemment le pilier 3a que les hommes, relèvent les économistes de Credit Suisse. «A conditions égales, le genre n’a qu’un faible impact sur le comportement en matière de cotisations au troisième pilier. Le niveau des revenus est le facteur qui a le plus d’influence», relève Emilie Gachet, économiste chez Credit Suisse.

En analysant différentes catégories au sein de la population active, les économistes de Credit Suisse observent que les femmes jeunes sans enfant ainsi que les couples sans enfants sont les groupes de personnes qui auraient le plus la possibilité d’accroître leurs versements au pilier 3a.

De grandes disparités régionales

L’étude fournit aussi des indications intéressantes sur le comportement des Suissesses et des Suisses en matière de prévoyance en fonction des régions, comme le montre une comparaison des montants alloués au pilier 3a dans différents chefs-lieux cantonaux. Ainsi, pour les couples mariés à double revenu et avec enfants, les versements moyens par personne active et salariée dans le pilier 3a se situaient en 2015 à 1721 francs à Genève, tandis qu’ils atteignaient 1886 francs à Bellinzone, 2090 francs à Lausanne, 2093 francs à Fribourg, 2583 francs à Neuchâtel, 2692 francs à Delémont et 2974 francs à Sion. 

Les trois valeurs moyennes les plus élevées
sont toutes situées en Suisse alémanique.

Les trois valeurs moyennes les plus élevées sont toutes situées en Suisse alémanique avec 3314 francs à Stans (Nidwald), à Soleure et à Liestal (Bâle-Campagne). Dans les trois plus grandes villes alémaniques, ces montants se situent plutôt dans le bas ou le milieu du tableau – soit 2047 francs à Bâle, 2687 francs à Zurich et 2859 francs à Berne. Dans tous les cas, ces montants restent encore très éloignés du montant maximal déductible des impôts pour le pilier 3a qui s’établissait à 6768 francs pour les salariés en 2015.

Vers des possibilités de paiement rétroactif? 

Comment remédier à cette situation d’insuffisance de cotisation? La première est évidemment d’inciter les gens – surtout les jeunes – à commencer à cotiser plus tôt au troisième pilier. Pour ceux qui ne l’ont pas fait – soit par oubli pour par manque de moyens durant certaines phases de leur vie active –, les économistes de la banque considèrent l’introduction d’une possibilité de paiement rétroactif pour les versements au troisième pilier manqués comme une solution «plus prometteuse» que la proposition, aussi évoquée, d’une augmentation du montant maximal exonéré d’impôts, laquelle profiterait avant tout aux revenus élevés - ou encore plus réaliste qu’une ouverture du pilier 3a aux personnes sans activité lucrative. 

Une motion avait en effet été déposée réclamant une hausse du montant maximal exonéré d’impôts à 15'000 francs (contre 6826 francs actuellement) pour les personnes salariées ainsi qu’à 45'000 francs pour les personnes actives sans prévoyance professionnelle (34'128 francs actuellement). Le Conseil fédéral avait toutefois rejeté cette motion, argumentant notamment que seuls 13% des contribuables exploitent actuellement l’entier du montant déductible pour le pilier 3a. En comparaison, la possibilité d’effectuer des paiements rétroactifs réduirait les lacunes de versements dans le pilier 3a suite à des interruptions d’activité, ce qui profiterait notamment aux femmes, aux étudiants ainsi qu’aux personnes qui effectuent une formation continue par exemple. A quel horizon peut-on espérer une telle réforme? Si cette option apparaît «plus réaliste» aux yeux de Jan Schüpbach, économiste chez Credit Suisse, on est toutefois encore loin de sa concrétisation, le parlement devant encore se prononcer sur cette question, rappelle-t-il.

Spécificités cantonales non négligeables

Reste que l’aspect fiscal, qui varie beaucoup selon les cantons, joue aussi un rôle important dans l’attrait du troisième pilier. La question du retrait par étape des montants versés au troisième pilier se pose souvent afin d’éviter une trop grande charge fiscale au moment de la retraite. A cet égard, il serait aussi souhaitable de pouvoir retirer en plusieurs tranches les montants épargnés à partir d’un même compte, sans avoir besoin d’ouvrir plusieurs comptes séparés, relève Christine Schmid.

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