Peut-on hiérarchiser les pays en sortie de confinement?

Bruno Cavalier, ODDO BHF AM

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Sur la base des chiffres connus à ce jour, il est prématuré de dire quels pays s’en relèveront le plus vite.


© Keystone

Alors que la sortie du confinement s’amorce dans les pays occidentaux, il apparaît que tous les pays n’ont pas souffert au même degré durant les deux mois où l’économie était en hibernation. L’activité a moins baissé aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne qu’en France et au sud de l’Europe. Toutefois, cette hiérarchie est fragile. Elle reflète la sévérité du confinement, bien plus que les forces et faiblesses de chaque économie. Comme le choc est hors normes, son impact est sûrement mal mesuré.

La mesure du sinistre est incomplète et imparfaite

Depuis quelques jours, les pays développés ont commencé à sortir du confinement. Cette phase est en général menée de manière graduelle (toutes les restrictions ne sont pas levées d’un coup) et conditionnelle, c’est-à-dire sous la menace d’un retour en arrière si l’épidémie de coronavirus reprend trop de vigueur. Il y a deux mois environ, l’activité économique a été stoppée nette, elle va pouvoir rebondir. Après un sinistre, et avant d’envisager la reprise, il est d’usage de faire un relevé des dégâts. Commençons par là. Pour les principaux pays occidentaux, ainsi que la Chine, on examine deux types de données, d’une part le sentiment des entreprises (renseignées jusqu’en avril), et d’autre part, les données d’activité (renseignées jusqu’en mars). Dans les deux cas, on agrège les résultats sur les trois grands secteurs de l’économie: les services, l’industrie et la construction. La comparaison est synthétisée dans ce tableau.

Notons d’abord les différences significatives entre les pays étudiés, avant d’essayer de les expliquer. Concernant la production et les dépenses des ménages, les données de mars mettaient l’Italie dans la pire situation, un peu devant la France et l’Espagne, suivi bien plus loin du Royaume-Uni, de l’Allemagne et des États-Unis. Dans tous les cas, le retournement du cycle est d’une rapidité et d’une ampleur historique. On retrouve à peu près le même classement dans les comptes nationaux préliminaires. La contraction du PIB réel au premier trimestre (en fait, concentrée sur mars) a été de -5,8% t/t en France, -5,2% en Espagne, -4,7% en Italie, -2,0% au Royaume-Uni et -1,2% aux États-Unis.

Les indices de climat des affaires suggèrent que l’effondrement de l’activité s’est amplifié en avril dans de larges proportions mais sans bouleverser la hiérarchie des performances économiques entre pays. En Europe, l’Allemagne affiche un haut degré de pessimisme, mais toutefois moindre que dans les autres pays. Une fois de plus, il faut souligner combien les indices de sentiment sont à des niveaux hors-normes. Les points bas de la précédente récession – pourtant désignée après coup comme étant la Grande Récession – sont largement enfoncés (graphe de gauche).

Plus le confinement a été dur,
plus le choc économique a été négatif.

Comment expliquer de tels écarts entre pays? Un premier facteur à considérer est la nature du choc, à savoir la limitation des interactions sociales imposée par les autorités afin d’éviter un engorgement des capacités hospitalières. Ces limites n’ont pas été identiques entre pays, et ne sont pas entrées en vigueur à la même date. Sur l’échantillon étroit des principaux pays, il y a clairement une relation inverse entre la baisse du PIB au premier trimestre et la dureté du confinement (graphe de droite). En somme, plus le confinement a été dur, plus le choc économique a été négatif. Quand on connaîtra plus tard l’évolution de l’épidémie, on pourra dire si le degré de confinement choisi a été excessif ou insuffisant, mais pour l’instant, on n’a pas le recul suffisant pour trancher. Il va sans dire que la levée du confinement n’est qu’une condition nécessaire du retour vers la normale. Si la population n’a pas la certitude que le risque sanitaire a réellement été réduit, le confinement se poursuivra sur une base volontaire.

Un deuxième paramètre à considérer est l’information économique. Les conditions de production sont chamboulées, et cela vaut aussi pour les organismes de statistique. La production de donnée macroéconomique repose en large partie sur des enquêtes, qu’il est plus difficile de mener en période de confinement et avec des résultats moins fiables. Les divers instituts nationaux n’ont pas tous adapté leurs procédures pour tenter de mesurer ce choc en (quasi) temps réel. Une partie de l’écart de performances entre pays est imputable à la fabrication des statistiques. Cela peut expliquer les résultats contre-intuitifs. Ainsi, dans certains pays, la forte dégradation des conditions d’emploi a été imputée sur le taux de chômage (en hausse), dans d’autres sur le taux de participation (en baisse). Bref, les chiffes actuellement disponibles sont plus incertains que d’ordinaire, davantage sujets à des révisions ultérieures. Il faut se garder de conclusions hâtives dans les comparaisons internationales.

La méthode usuelle de calcul du PIB n’est en effet pas du tout adaptée à un choc si soudain et si radical. On peut en donner deux exemples. Le premier concerne le problème des données manquantes. Pour y répondre, l’usage est d’extrapoler les tendances récentes. Cette pratique, acceptable en temps normal, ne l’est plus dans le cas présent. Le mois de mars n’est pas du tout la prolongation de janvier et février. L’office des statistiques français (INSEE) a résolu ce problème en privilégiant avant tout les données disponibles à fréquence journalière relatives aux achats par cartes bancaires, à la production d’électricité, à la pollution de l’air, au trafic automobile, ainsi que des informations qualitatives venant des branches d’activité. Il y a tout lieu de penser que cette approche nouvelle appréhende mieux la réalité que les méthodes usuelles. Cela explique en partie pourquoi, à ce jour, le PIB français a été estimé en plus forte baisse que partout ailleurs en Europe. Le deuxième exemple concerne la contribution du secteur public. Par convention, la valeur ajoutée produite par l’État est mesurée par la masse salariale. Là encore, l’INSEE a innové en intégrant à ces calculs la part des fonctionnaires absents pour cause de coronavirus. Le résultat est que la valeur ajoutée du secteur public a baissé, de manière exceptionnelle, de 2,7% t/t en France. La conclusion est qu’il y a une large bande d’incertitude autour des estimations du PIB aujourd’hui qui peut aller jusqu’à plusieurs points.

Les conditions d’activité de certains secteurs sont affaiblies
pour une durée qui va bien au-delà de la phase de confinement.

Un troisième paramètre de différenciation entre pays est la structure de leurs économies. C’est un point essentiel dans la phase de confinement, et cela le restera dans la phase de reprise. Le choc n’est pas uniforme entre les secteurs. Certaines branches ont été peu affectées car leur activité pouvait se faire à distance. Pour d’autres, c’était impossible. Un chantier de construction réclame la présence sur site du personnel, et donc au préalable, la mise en place de mesures sanitaires, ce qui affecte le volume de travail et la productivité. Le secteur de l’hôtellerie-restauration est lui presque totalement fermé. Ce n’est pas un hasard si les pays européens les plus touchés sont en général aussi ceux dont le secteur touristique est le plus développé, et donc le plus exposé à un tarissement des visiteurs étrangers. Cela constitue un frein manifeste à la reprise économique de ces pays. Des touristes résidents pourront se substituer aux touristes internationaux à court terme, mais il est improbable que la compensation soit parfaite. Les conditions d’activité de certains secteurs sont affaiblies pour une durée qui va bien au-delà de la phase de confinement.

Les freins à la circulation des marchandises ne sont pas moins handicapants que les freins à la mobilité des personnes. L’économie mondiale est organisée pour favoriser le libre-échange, avec parfois quelques accrocs (la guerre tarifaire Trump-Chine), car cela réduit les coûts de production (un avantage pour le consommateur) et permet d’étendre les marchés (un avantage pour les firmes). La pandémie ne récuse pas le libre-échange dans son principe, mais elle accroît le degré de frictions. De plus, la dépendance à la Chine est de plus en plus questionnée, non sans arrière-pensées politiques à quelques mois des élections présidentielles américaines. Les économies, telles que le Japon ou l’Allemagne, dont la croissance repose sur l’exportation de produits manufacturés, en bonne partie vers la Chine, sont ici relativement plus fragilisées que d’autres.

Tout bien considéré, il est hasardeux de considérer les écarts actuels de croissance entre pays (surperformance des États-Unis vs Europe) qui sont révélés par la phase de confinement comme un indicateur pertinent de la reprise future. Les conditions et la forme de la reprise seront déterminées par la combinaison de divers facteurs: les conditions sanitaires, les conditions de crédit et les conditions d’emploi. Sur ces différents critères, la hiérarchie entre pays peut encore se modifier dans de larges proportions.

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