Les hedge funds à l’heure du doute - Quatrième partie

Angélique Mounier-Kuhn

3 minutes de lecture

Décryptage d'une tendance lourde: la montée en puissance des fonds activistes dont le seul nom fait trembler le management des sociétés cotées.

Les hedge funds sont longtemps passés pour les enfants terribles de la finance mais les enfants ont grandit. Le secteur s’est institutionnalisé et pèse aujourd’hui plus de 3’000 milliards de dollars. Dans la première partie de cette série en quatre volets, nous avions observé que les hedge funds n'avaient guère tenu leurs promesses depuis la crise financière. Dans une seconde partie, nous avions relevé que le secteur n’avaient pas su tirer partie du retour de la volatilité en 2018, avant de constater dans une troisième partie que les pionniers continuaient de régner en maîtres sur l’industrie. Cette quatrième partie décrypte une tendance lourde, la montée en puissance des fonds activistes dont le seul nom suffit à faire trembler le management des sociétés cotées.

C’est un signe des temps. En janvier dernier, la société de gestion alternative Jana Partners annonçait la fermeture de ses deux fonds long short actions classiques, minés par leurs performances décevantes, pour se recentrer sur une activité plus porteuse: l’activisme. Fondée en 2001 par Barry Rosenstein, Jana s’est déjà taillé une solide réputation dans les rangs des hedge funds activistes dont le seul nom suffit à donner des sueurs froides aux dirigeants de sociétés cotées: Elliott, Cevian, Third Point ou ValueAct. Leur mode opératoire consiste à entrer sans prévenir dans le capital de sociétés qu’ils jugent sous-performantes par rapport à leurs concurrentes, pour mieux leur dicter ensuite leurs exigences. L’enjeu? Doper le cours boursier de l’entreprise qui est sommée de remédier aux faiblesses diagnostiquées, en réformant sa direction ou son conseil d’administration, en se délestant d’une filiale trop fragile ou en lançant un programme de rachat d’ations.

Sur les 131 fonds activistes qui sont montés au front l’an passé,
40 étaient des nouveaux venus sur ce segment d’activité.
A L’ASSAUT DU RESTE DU MONDE

Les managements n’ont qu’à bien se tenir, car l’activisme, qui a fait des secteurs financiers, celui de  la grande consommation et de l’énergie ses terrains de prédilection, a le vent en poupe. Non seulement il draine toujours plus de capitaux en quête de rendements, mais après s’être quasi-exclusivement intéressé aux entreprises américaines et canadiennes, il s’est désormais lancé à l’assaut du reste du monde. «Aux Etats-Unis, l’environnement est arrivé à maturité et les fonds activistes éprouvent de plus en plus de difficultés à identifier des cibles parmi les grandes capitalisations américaines», relevait Deloitte l’an passé.

Dans une récente étude, Lazard confirme l’internationalisation du phénomène. D’après la banque, 226 entreprises ont été ciblées à travers le monde en 2018 contre 188 en 2017, pour un volume total de capital déployé sans précédent de 65 milliards de dollars. En Europe, 58 entreprises ont été visées l’an passé, du jamais vu. Autre information frappante: sur les 131 fonds activistes qui sont montés au front l’an passé, 40 étaient des nouveaux venus sur ce segment d’activité. La tendance est d’autant plus lourde, selon Lazard, que les campagnes encourageraient de plus en plus souvent les investisseurs traditionnels à monter eux-aussi au créneau. Cela a par exemple été le cas l’an dernier du gestionnaire d’actif britannique Janus Henderson, qui a déclaré son soutien à ValueAct dans la campagne menée depuis plusieurs années sur Rolls-Royce.

ELLIOTT, CHAMPION INCONTESTé DE L’ACTIVISME

Champion incontesté de l’activisme, le fonds Elliott a lancé a lui seul 22 nouvelles campagnes en 2018, dont une entrée fracassante en décembre dernier dans le capital de la société française Pernod Ricard. Le fonds, créé en 1977 par Paul Singer, reproche notamment au fabricant d’alcool et de spiritueux de s’être montré incapable d’améliorer ses marges en dépit de la progression de ses ventes.

Le ton est donné, il est volontiers agressif. Nestlé en sait quelque chose. En juin 2017, l’Américain Third Point, un fonds de 18 milliards, annonçait s’être emparé de 1,4% du capital du géant de Vevey, et n’a jamais relâché la pression depuis. D’après le hedge fund new-yorkais, la stratégie de Nestlé serait «vague et entachée d’incohérences internes», ce qui expliquerait la sous-performance de son action en bourse. Le groupe agroalimentaire serait en retard sur les transformations de son secteur et gagnerait à céder des activités éloignées de son coeur de métier, à commencer par les 23,4% de participation qu’il détient dans le capital de L’Oréal.

La capacité des hedge funds activistes
à créer de la valeur continue de faire débat.

«Qu’une société aussi emblématique que Nestlé puisse être attaquée sur ses choix stratégiques est bien la preuve qu’aucune entreprise cotée en Europe n’est plus à l’abri des fonds activistes», souligne Michel Albouy, professeur de finance à Grenoble Ecole de Management. L’irruption sur nos marchés de ceux que The Economist a surnommés les «héros improbables du capitalisme» promet de «secouer le cocotier», affirme le spécialiste: «Aux Etats-Unis, il y a toujours eu de la défiance envers les grands patrons, mais en Europe la vision des équipes managériales reste beaucoup plus légitimiste».

TOUS LES MOYENS SONT BONS POUR SE FAIRE ENTENDRE

Ces fonds ont beau se draper parfois dans des habits de chevalier blanc, «ils sont tout sauf des enfants de choeur, poursuit Michel Albouy. Mais du point de vue actionnarial, ils ont leur utilité. Les actionnaires minoritaires sont souvent dans l’incapacité d’exprimer leur insatisfaction à l’égard d’un management en place qui ne se remet pas en cause; ces fonds, eux, savent se faire entendre».

C’est le moins que l’on puisse dire. Conférences de presse, courriers au management divulgués dans les médias, campagnes sur les réseaux sociaux, comme le #NestléNOW lancé par Third Point: ils ne reculent devant aucun moyen pour faire porter leur voix et parvenir à leurs fins, bien au-delà du pouvoir que leur confèrent leurs participations minoritaires. Après des années de bras de fer avec l’activiste suédois Cevian, ABB a fini par annoncer en décembre la cession de 80,1% de sa division Power Grids, réseaux électriques, au Japonais Hitachi.

Aussi irrésistible que soit leur monté en puissance, la capacité des hedge funds activistes à créer de la valeur continue de faire débat. Les accusation de court-termisme ont perdu en virulence à mesure qu’ils démontraient leur capacité à s’engager dans des campagnes de longue haleine. Mais la recherche académique abonde d’études alimentant une thèse et son contraire. Dans une tribune d’une rare arrogance publiée il y a deux ans par le Wall Street Journal, Paul Singer, le patron du fonds Eliott, s’efforçait de clore le débat avec cette question: «Plutôt que d’opposer court terme à long terme, que diriez-vous d’opposer bonnes et mauvaises idées?».

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