Les hedge funds à l’heure du doute - Deuxième partie

Angélique Mounier-Kuhn

3 minutes de lecture

Dégripper la machine à performance? La normalisation des politiques monétaires restaure des conditions plus favorables aux activités d’arbitrage.

Les hedge funds sont longtemps passés pour les enfants terribles de la finance mais les enfants ont grandit. Le secteur s’est institutionnalisé et pèse aujourd’hui plus de 3’000 milliards de dollars. Mais, nous l'avions vu en première partie de cette série en quatre volets, les hedge funds peinent à tenir leurs promesses et leur performance globale n'a cessé de décevoir depuis plus d'une décennie. Entre retour de la volatilité, dispersion et hausse des taux, 2018 aurait dû être l'année du grand come back. Il n’en a rien été. 

Jack Bogle, le mythique fondateur du groupe Vanguard et héraut de la gestion indicielle disparu en janvier dernier, croyait si peu dans la gestion active qu’il disait: «Acheter le marché à long terme, c’est un jeu gagnant. Tenter de le battre, c’est perdre à coup sûr.» Les pâles résultats affichés par les hedge funds au cours de la dernière décennie semblent lui donner raison. Mais pour les professionnels du secteur, si des facteurs structurels et conjoncturels ont contribué à cette contreperformance globale, tous les hedge funds et toutes les stratégies ne méritent pas d’être jetés dans le même sac.

L’INTENSIFICATION DE LA CONCURRENCE

Au titre des évolutions structurelles qui ont grippé la mécanique, ils évoquent l’intensification de la concurrence dans l’industrie, qui a à la fois réduit les opportunités d’arbitrage et les a rendu moins lucratives. En gros, les joueurs sont toujours plus nombreux à devoir se partager les miettes d’un gâteau dont la part du lion est accaparée par les fonds dotés des moyens technologiques les plus puissants. Autre trouble-fête la révolution technologique  «Auparavant 'l’information edge' des gérants reposait essentiellement sur l’analyse, et les flux d’information étaient moins rapides, ce qui évitait toute pollution et permettait d’identifier des opportunités acheteuses ou vendeuses qui s’inscrivaient dans le temps. Aujourd’hui, tout ceci est bousculé du fait de la technologie qui raccourcit les cycles d’investissement», relève ainsi Olivier Marion, Investment Specialist Alternative Strategies à l’UBP.

L’absence de volatilité sur les marchés financiers
depuis la crise de 2008 a lourdement pénalisé le secteur.

Du côté des facteurs conjoncturels, l’absence de volatilité sur les marchés financiers depuis la crise de 2008, a lourdement pénalisé le secteur, tout comme la faiblesse persistante des taux d’intérêts. « Pour un hedge fund, il était plus confortable de démarrer l’année avec un cash rémunéré à 5 ou 6 %, comme cela était le cas il y a vingt ans, que quand il ne rapporte rien ou pas grand'chose comme ces dernières années », note Olivier Marion. 

Mais le changement de régime intervenu en 2018 devrait rebattre les cartes, estiment les spécialistes. «De manière générale, la politique d’assouplissement quantitatif menée par les banques centrales a été négative pour les hedge funds, ajoute Sherban Tautu, Head Global Investment Solutions à la Banque Syz. Dans un contexte de liquidité abondante, les acteurs de marché ne font plus aussi bien la différence entre les meilleures sociétés et les moins bonnes, puisque toutes ont accès a du financement à faible coût.» D’après lui, le retour de la dispersion et de la discrimination entre les titres, réserve de belles années aux fonds Long/Short Equity.  La nouvelle configuration de marché s’annonce aussi porteuse pour les stratégies d’arbitrage qui exploitent des inefficiences telles que celles qui peuvent par exemple apparaître entre les titres d’une même société (actions ordinaires ou privilégiées, actions cotées sur deux marchés différents…).

LE PARI DE LA RéVOLUTION TECHNOLOGIQUE

Les fonds qui consacrent leur capacité d’analyse à l’exploitation des opportunités de la révolution technologique sont particulièrement bien placés pour tirer leur épingle du jeu, estime pour sa part Olivier Marion. «Tout, de l’appareil de production à nos modes de vie et de consommation, est en train de changer. Il n’y a pas d’approche plus efficiente que le Long/Short pour tirer partie de ces transformations: le fonds peut être acheteur (long) des entreprises présentant la meilleure adaptabilité, et vendeur (short) de celles qui peinent à réinventer leur business model», souligne le spécialiste de l’UBP.

La stratégie de Merger arbitrage, qui exploite des inefficiences de spreads
entre deux sociétés concernées par une fusion, offre elle aussi du potentiel.

«Qui dit besoin de réinvention peut signifier consolidation, c’est à dire M&A (fusions, acquisitions)»,  ajoute Olivier Marion. La stratégie de Merger arbitrage, qui exploite des inefficiences de spreads entre deux sociétés concernées par une opération de fusion, offre elle aussi du potentiel, selon lui. «Les volumes de transactions restent vigoureux, relève également Philippe Ferreira, Senior Strategist chez Lyxor Asset Management, ce qui donne aux gérants Merger Arbitrage des opportunités pour investir leurs capitaux et diversifier leurs portefeuille.» L'annonce du méga-projet de rachat de Celgene par Bristol-Myers Squibb pour 71 milliards de dollars en début d’année a redonné de l’élan à un marché qui commençait à montrer des signes de décélération. «Autre atout de la stratégie, son caractère défensif, poursuit le spécialiste. Aux environs de 10%, son faible bêta (ndlr: sensibilité du portefeuille au risque du marché), la rend assez peu dépendante des évolutions de marché.»

LE RISK PREMIA DOIT ENCORE FAIRE SES PREUVES

Le «risk premia», en revanche, semble avoir encore quelques réticences à vaincre. Vantée à grand renfort de marketing comme la nouvelle martingale de l’alternatif depuis quelques années, cette approche se dit en mesure de capturer synthétiquement les sources de superformance des gérants face à la moyenne du marché, sur toutes les classes d’actifs. Les «primes de risques» ainsi modélisées sont assemblées dans des portefeuilles diversifiés censés générer un rendement absolu, tout en minimisant le risque. Comme les hedge funds en somme, mais sans leurs gérants, et donc à moindre frais. Mais l’an passé, seuls 2 des 41 fonds gérés par l’un des pionniers du secteur, le géant quantitatif américain AQR, ont affiché des gains positifs. Certains fonds ont perdu jusqu’à 14%, a relevé Bloomberg, en laissant fuiter la nouvelle de suppressions d’emplois au sein de la firme.

Lire la première partie