Le secteur des gestionnaires de fortune indépendants en Suisse fait preuve de résilience

Daniel Ioannis Zürcher, EFG

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Le retournement témoigne de la capacité du secteur à absorber les chocs réglementaires, à se restructurer lorsque cela était nécessaire et à se réinventer sur des bases plus solides.

 

Pendant longtemps en Suisse, le discours entourant les gestionnaires de fortune indépendants (Independent Asset Managers, IAM, en anglais) était presque toujours le même: des structures trop petites, trop fragmentées, fonctionnant dans un cadre largement autorégulé et, par conséquent, condamnées à disparaître. La consolidation du secteur n’était plus considérée comme une hypothèse, mais comme une certitude.

Or, les dernières données ainsi que les débats récents au sein de l’industrie racontent une tout autre histoire. Une étude présentée à Zurich en mars 2026 estime qu’environ 1300 IAM en Suisse gèrent collectivement près de 887 milliards de francs d’actifs. Ils représentent ainsi environ 15% du marché suisse de la gestion de fortune.

La réglementation comme filtre de qualité

Comment expliquer cette réalité alors que le déclin du secteur semblait annoncé depuis des années? La réponse réside dans la nature même de la consolidation, mais aussi dans ses limites. L’entrée en vigueur de la LSFin et de la LEFin a effectivement entraîné la disparition d’un certain nombre d’acteurs. Toutefois, il s’agissait principalement de petites structures arrivées au terme de leur cycle de vie. Les actifs n’ont pas disparu avec elles. Ils ont été transférés vers d’autres IAM ou vers des établissements bancaires. Les données de la Finma confirment d’ailleurs que le volume global des actifs gérés par le secteur n’a pas connu de baisse significative. La réglementation a donc davantage joué le rôle d’un filtre de qualité que celui d’une guillotine.

Une étude récente met également en lumière les raisons de la résilience du modèle, malgré la fragmentation structurelle du secteur. Plus de 80% des IAM emploient au maximum dix collaborateurs et les actifs sous gestion varient de moins de 50 millions à plusieurs milliards de francs. Le secteur est essentiellement composé d’entrepreneurs, souvent âgés de plus de 50 ans, qui dirigent des sociétés à taille humaine construites autour de relations personnelles étroites avec leurs clients. Au sein de la profession, un large consensus existe: ces relations sont particulièrement solides et constituent le fondement même du modèle économique des IAM, qui demeure profondément entrepreneurial, humain et centré sur la relation de confiance.

C’est précisément là que réside leur force durable. Grâce à leur indépendance, les IAM sont libres de sélectionner les meilleures solutions disponibles auprès de différents fournisseurs. Plus important encore, ils entretiennent des relations de proximité avec leurs clients sur le long terme, parfois pendant plusieurs décennies.

Des relations durables soutenues par la technologie

Souvent présentée comme une menace pour les petits acteurs, la technologie est désormais perçue comme un puissant levier de développement. L’étude met d’ailleurs en évidence une fracture générationnelle: les cabinets établis s’appuient avant tout sur des relations historiques avec leur clientèle, tandis que les nouvelles générations d’IAM expriment des attentes technologiques beaucoup plus fortes. Dans ce contexte, une stratégie combinant «les talents et la plateforme» apparaît particulièrement pertinente. Elle consiste à investir à la fois dans des équipes spécialisées et dans des infrastructures technologiques capables d’automatiser les opérations de trading et les tâches administratives. Cette approche repose notamment sur des partenariats stratégiques avec des fournisseurs de systèmes de gestion de portefeuille et sur une architecture ouverte de produits. Grâce à cet écosystème, les IAM peuvent externaliser une grande partie de la complexité opérationnelle et consacrer davantage de ressources au conseil et à l’accompagnement des clients.

Au final, ce qui était présenté comme l’aboutissement de la consolidation ressemble aujourd’hui davantage à une phase de renouvellement. Malgré les enjeux liés à la succession des dirigeants et au vieillissement d’une partie de la profession, de nouveaux IAM continuent d’émerger. Les acteurs qui réussissent le mieux ne cherchent généralement pas à répondre à tous les besoins de tous les clients. Ils développent au contraire une expertise forte dans une niche spécifique: la technologie, la santé, ou encore certaines catégories de clientèle comme les sportifs de haut niveau. La taille n’est réellement déterminante que lorsque l’on souhaite offrir une gamme universelle de services. Lorsqu’un cabinet possède un positionnement clair et une expertise reconnue, il peut rester relativement petit tout en étant performant et rentable.

Le retournement de tendance observé aujourd’hui n’est donc pas un simple phénomène statistique. Il témoigne de la capacité du secteur à absorber les chocs réglementaires, à se restructurer lorsque cela était nécessaire et à se réinventer sur des bases plus solides. Le paysage compte certes moins d’acteurs qu’auparavant, mais ceux qui subsistent sont généralement plus robustes. Les actifs sous gestion demeurent stables, voire progressent, tandis qu’une nouvelle génération d’entrepreneurs spécialisés et fortement orientés vers la technologie fait son apparition. Loin de disparaître, l’indépendance s’affirme ainsi discrètement mais durablement comme l’un des piliers de la gestion de fortune suisse.

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