Ces deux lettres, qui ont dominé l’année 2025, ont été reléguées au second plan depuis un mois par le conflit au Moyen-Orient. L’innovation, toutefois, ne ralentit pas. La start-up californienne Anthropic gagne en visibilité et tend à supplanter OpenAI et son agent conversationnel ChatGPT.
Cette dynamique reflète autant les prises de position de son dirigeant, Dario Amodei, que les progrès récents de son assistant Claude. Celui-ci pourrait s’imposer dans plusieurs secteurs clés, dont la finance, le marketing et le juridique. Face à ces évolutions non linéaires, une mise à jour de notre analyse s’impose.
Une fuite en avant financée par le crédit
Pour garder leur avance, les hyperscalers américains, à savoir Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft et Oracle, ont profité de la dernière saison de publications trimestrielles pour réviser une énième fois à la hausse leurs perspectives d’investissement. En cumulé, ces cinq acteurs projettent de dépenser 670 milliards de dollars cette année contre seulement 150 milliards il y a trois ans.
Comme la génération de trésorerie de ces entreprises ne croît pas dans les mêmes proportions, elles se tournent désormais vers le marché du crédit pour leur financement, à la manière d’un bulldozer. Depuis le début de l’année, 95 milliards de dollars ont été levés et 220 milliards en 2025, contre 30 milliards par an sur la période 2020 à 2024. En conséquence, le spread de crédit de ce groupe continue de s’écarter, à 90 points de base contre 60 points de base en septembre 2025, et JPMorgan Chase, flairant la bonne affaire, a lancé un panier de CDS (credit default swap, produit dérivé qui mesure la prime d’assurance contre un défaut de paiement) sur ces cinq émetteurs pour ses clients souhaitant se protéger du risque crédit, selon Bloomberg.
Musk poursuit son mécano financier
Le retracement de ces sociétés emblématiques n’empêche pas Elon Musk de faire du mécano financier pour structurer son empire industriel, en vue d’une introduction en bourse largement attendue par les investisseurs. En janvier, SpaceX a racheté xAI pour 250 milliards de dollars, un montant proche du dernier tour de table de la société d’intelligence artificielle du cofondateur de Paypal. Fidèle à lui-même, Elon Musk voit grand en visant une levée de fonds de 75 milliards de dollars pour une valorisation implicite de 1 750 milliards, avec comme objectif de placer des centres de données en orbite.
L’électricité, contrainte clé de l’IA
Une des justifications de ce projet est la gourmandise en électricité des data centers. Il s’agit d’un des sujets les plus sensibles actuellement aux États-Unis, alors qu’une partie de la population subit une dégradation du pouvoir d’achat à sept mois des élections de mi-mandat. Le président américain, crédité d’un maigre 37% d’approbation économique, souhaite se présenter comme le défenseur du pouvoir d’achat des électeurs.
Dans l’attente d’annonces concrètes de l’administration, les analystes de Goldman Sachs constatent une hausse de 6,9% du prix de l’électricité en décembre sur un an et anticipent une hausse équivalente en 2026 et 2027 à hauteur de 6%, avec les centres de données qui représenteront 40% de la croissance de la demande totale sur les cinq prochaines années. Ce phénomène n’est pas uniquement américain. En Irlande, les centres de données ont été à l’origine de 22% de l’énergie consommée en 2024.
Un risque macro sur l’emploi
Avec l’impact des investissements sur le PIB et la consommation énergétique, les effets de l’intelligence artificielle sur le marché du travail constituent un autre sujet macroéconomique majeur. Sans surprise, de nombreuses études d’analystes émergent actuellement, peut-être influencées par les anticipations pessimistes du patron d’Anthropic, qui estime que l’intelligence artificielle pourrait remplacer la moitié des emplois de cadres débutants au cours des cinq prochaines années.
La dernière étude en date de Morgan Stanley sur le secteur bancaire est représentative de cette tendance, avec une prévision de réduction de 200'000 emplois en Europe à horizon 2030. Cette vision globale n’est que partiellement validée par les directions des acteurs du secteur, et il faudra probablement du temps pour évaluer précisément le risque de destruction d’emplois.
Changement de psychologie de marché
Au-delà des prévisions de son dirigeant, Anthropic a également marqué les esprits par ses innovations, avec le lancement de nouvelles fonctionnalités d’automatisation de son assistant Claude Cowork. Ces développements ont fait basculer la psychologie des investisseurs de la FOMO, fear of missing out, à la FOBO, fear of being obsolete.
En première ligne se trouvent les éditeurs de logiciels, qui ont subi des dégagements massifs face aux risques pesant sur leurs marges et leur croissance de long terme. Comme souvent dans ce type de phase, le consensus des analystes accuse un retard et l’ajustement se fait par la compression des multiples. Le secteur logiciel américain a ainsi perdu 12 points de PER depuis mi-2025 pour atteindre environ 20 fois les bénéfices attendus à 12 mois. L’avis du dirigeant de Nvidia, qui juge ce mouvement illogique, n’a pas suffi à enrayer la dynamique.
Une dispersion record
Le secteur des logiciels a été rapidement rejoint dans les paniers dits AI losers, développés par les banques pour se couvrir, par les fournisseurs de données financières, les services juridiques et les acteurs de la cybersécurité. Le comportement sell first, think after a conduit à une dispersion extrême.
Selon Citadel, l’écart entre la performance moyenne en valeur absolue des titres composant le S&P 500 et celle de l’indice lui-même était déjà de 3,5 écarts-types au-dessus de la moyenne des trente dernières années avant le début du conflit. La situation s’est encore détériorée après l’annonce par Anthropic, le 7 avril, du report de son IA Mythos, jugée trop dangereuse pour la cybersécurité. Depuis, le secteur logiciel américain a sous-performé celui des semi-conducteurs de 13%.
Le paradoxe de la vieille économie
Si l’on regarde dans le rétroviseur, les premières sociétés attaquées ont été celles de la technologie en Inde, notamment Infosys et Tata Consultancy Services, début 2025, et ces valeurs n’ont toujours pas rattrapé leur retard.
Il faudra donc des catalyseurs marquants pour que les investisseurs acceptent de revenir sur ces valeurs, comme des annonces de rachats d’actions par les équipes dirigeantes ou une décélération des investissements des hyperscalers sous la pression des marchés.
En attendant, deux notions peuvent servir de repères aux investisseurs: la valorisation et la diversification. Elles pourraient favoriser un retour d’intérêt pour les secteurs dits de la vieille économie. Car c’est tout le paradoxe de cette révolution technologique: elle rapproche les mondes virtuels et réels, tant les besoins en énergie, métaux, équipements industriels et infrastructures sont essentiels à son développement. Par ricochet, l’intelligence artificielle redonne de l’attrait à ces actifs tangibles dont le faible risque d’obsolescence apparaît désormais comme un atout.