La désinflation se poursuit dans certaines régions du monde. En Europe, un risque de déflation menace, avance Mathieu Savary, stratégiste en chef auprès de BCA Research. Mathieu Savary répond aux questions d’Allnews sur les perspectives de l’Europe, des marchés financiers, de l’impact des droits de douane à 15% et de ce risque de déflation:
Quelle est la sévérité du risque de déflation en Europe?
Le risque de déflation a augmenté en Europe. Il n’est toutefois pas certain qu’il se matérialise, surtout si la Banque centrale européenne (BCE) adopte une politique monétaire pro-active et réduit les taux directeurs assez tôt. Mon scénario de base suppose précisément une attitude plus accommodante de la BCE qui aurait pour effet d’affaiblir progressivement la valeur de l’euro par rapport au dollar. La probabilité de ce scénario s’est encore accrue après l’accord douanier intervenu entre les Etats-Unis et l’UE.
Qu’entendez-vous par une déflation? Un recul temporaire des prix de 0,5% serait-il si néfaste?
Une inflation négative serait très négative parce que cela signifierait que les taux d’intérêt seraient de 2,5% et porteraient un coup important aux perspectives de croissance en Europe. Sans réponse de la politique monétaire, on augmenterait la probabilité d’entrer dans une spirale très négative de déflation et de dette. Mais je pense que la BCE réduira ses taux d’intérêt
davantage qu’on ne le pense.
«Les marchés d’actions se trouvent dans une bulle spéculative alimentée par l’abondance de liquidités.»
Est-ce que l’accord tarifaire à 15% accroît ce risque de déflation?
Oui, mais il ne le garantit pas. L’hypothèse d’une déflation en Europe s’appuie sur la combinaison de tarifs à 15% et d’un euro fort. Mais si un effet compensatoire intervenait, comme une baisse de l’euro, ce risque diminuerait. Nous constatons précisément un tel mouvement sur le marché des devises. Le dollar est, depuis quelques semaines, à nouveau positivement corrélé aux taux obligataires à deux ans des Etats-Unis. Cela suggère que le marché déplace son attention de la balance commerciale vers l’écart de taux d’intérêt. Dans un contexte où la Fed n’est pas pressée de réduire ses taux d’intérêt et où, en revanche, les marchés anticipent une baisse des taux en Europe, l’euro devrait baisser et limiter le risque de déflation.
Quel est votre scénario principal pour l’inflation et les taux d’intérêt de la BCE?
L’inflation devrait diminuer à 1% et les taux directeurs de la BCE à 1,5%. Il en résulterait donc des taux réels à 0,5%.
L’euro avait rebondi ce printemps, à l’inverse des attentes. Est-ce que cette hausse de plus de 10% qui s’ajoute aux droits de douane, ne produit pas un impact insupportable pour l’économie européenne?
Effectivement. C’est pourquoi le risque de déflation est réel. D’autant plus que le taux de change de l’euro par rapport à la monnaie chinoise s’est nettement accru pour atteindre un plus haut depuis plus de 12 ans. Le handicap des droits de douane avec les Etats-Unis s’accompagne donc d’un effet de change négatif avec un partenaire majeur. Le défi est d’autant plus complexe pour l’économie européenne.
Cela signifie que les prévisions de croissance européenne seront revues à la baisse et que les déficits budgétaires le seront à la hausse. Il faudra donc prendre davantage de mesures d’économies dans des pays en difficultés, comme la France. Va-t-on vers une crise sociale et politique?
Ce scénario est correct, mais n’oublions pas que l’Allemagne vient d’abaisser les droits de douane imposés à son secteur automobile de 25 à 15%. L’Allemagne profite donc, relativement à d’autres concurrents, de l’accord avec les Etats-Unis. L’Allemagne a aussi accru ses déficits budgétaires et émis des critiques sur le budget de l’UE. Cet automne, nous devrions assister à des débats très animés entre l’Allemagne et d’autres pays membres qui devraient se solder par une hausse des dépenses publiques de l’UE.
«Nous devrions assister à des débats très animés entre l’Allemagne et d’autres pays membres qui devraient se solder par une hausse des dépenses publiques de l’UE. »
Si l’on considère les réactions des marchés obligataires à l’accord douanier avec les Etats-Unis, on voit qu’aucun choc ne s’est produit. Les écarts de rendements entre les principaux membres de la zone euro sont stables. Le marché n’est pas inquiet de la perspective d’une hausse des déficits. En partie, cela tient à des attentes accrues de baisses des taux en Europe et à une hausse des déficits publics de l’UE.
Est-ce que l’absence de réaction des marchés est rationnelle?
La réaction des marchés est rationnelle. L’euro était l’actif qui devait être le plus sensible à cet accord et c’est lui qui baisse. La baisse de l’euro évite un recul majeur des actions européennes. C’est d’ailleurs le scénario qui s’impose depuis avril dernier: Les actions européennes sous-performent nettement l’indice S&P 500 depuis cette date sous l’effet d’une hausse de l’euro qui nuit aux perspectives bénéficiaires des entreprises européennes. La récente baisse de l’euro est l’ajustement qui devait se produire.
Les actions européennes se portent correctement actuellement du fait de leur corrélation avec les actions américaines, qui battent des records, et de la baisse de l’euro par rapport au dollar.
On a cru que les investisseurs voulaient vendre les actifs en dollars dans le sillage des décisions de l’Administration américaine. Mais les statistiques sont moins claires à ce sujet. Les grands investisseurs continuent d’acheter les titres américains. Quel est votre analyse?
Le scénario d’un abandon du dollar était largement exagéré. Les marchés américains profitent d’une liquidité inégalée. Mais le mouvement du dollar était logique, si l’on sait que ce sont les mouvements intervenant à la marge qui déterminent la tendance. On est passé d’un fort attrait pour les capitaux américains à une plus grande frilosité des investisseurs internationaux. Cette évolution du sentiment a été suffisante pour provoquer un recul du dollar, d’autant que le billet vert était cher.
Ce mouvement baissier du dollar est allé trop loin. Depuis la fin mai, les actions américaines surperforment les titres européens.
Je m’attends maintenant à une baisse de l’euro face au dollar, du fait des tarifs et de la perspective de baisses de taux en Europe.
Est-ce que la baisse des taux et de l’euro feront que ces prochains mois seront favorables aux actions européennes?
Exactement. L’indice européen des actions européennes a légèrement baissé depuis la fin février. La baisse de l’euro permettrait aux actions européennes de dépasser leur plus haut de la fin février. Les valeurs exportatrices seraient celles qui profiteraient le plus nettement de la baisse de l’euro.
Quelle est votre opinion générale des actions?
Les marchés d’actions se trouvent dans une bulle spéculative alimentée par l’abondance de liquidités. Ces dernières se retrouvent dans les bilans des entreprises et dans les comptes des ménages les plus riches, qui profiteront, aux Etats-Unis, des mesures de baisses d’impôts. La baisse des taux d’intérêt soutient ce mouvement. Les attentes liées à l’intelligence artificielle alimentent ce comportement spéculatif.
Nous risquons d’observer une économie américaine qui se porte mal mais accompagnée d’une bourse haussière sous l’effet d’une plus grande prise de risque qui serait motivée par la perspective de nouvelles baisses de taux ces six prochains mois. A moyen terme, les Etats-Unis disposent d’un plus grand potentiel de baisses de taux, tant par rapport au taux neutre qu’en comparaison aux autres pays.
Je ne pense pas que cette hausse soit durable. Cela finira dans la douleur. Mais si les actions américaines montent, il est peu probable que les actions européennes ne le fassent pas elles-mêmes.