Tesla est plus une entreprise de robotique qu'un constructeur automobile

Yves Hulmann

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Une grande partie du secteur automobile, notamment en Europe, pourrait être «disrupté» par de nouveaux acteurs, estiment Audun Wickstrand Iversen et Emilie Krutnes Engen de DNB Asset Management.

 

La disruption fait l'objet de nombreuses recherches dans les domaines du management et du secteur des technologies. Chez DNB Asset Management, un fonds de placement est consacré spécifiquement aux opportunités d'investissement disruptives dans différents secteurs et technologies à l'échelle mondiale. DNB Asset Management, filiale du groupe DNB ASA coté à la Bourse d’Oslo, dispose de quelque 100 milliards d'euros d'actifs sous gestion. Le gérant d'actifs est aussi présent sur sol helvétique et dispose d'un bureau à Zurich qui compte trois collaborateurs, en charge notamment de la distribution en Suisse. 

Comment identifier les sociétés ayant un caractère disruptif et quels sont les thèmes les plus porteurs actuellement? Le point avec Audun Wickstrand Iversen (A.W.) et Emilie Krutnes Engen (E.K.), gestionnaires de portefeuille du fonds DNB AM Disruptive Opportunities, qui s'exprimaient au sujet de la stratégie adoptée par le fonds, notamment en matière d'intelligence artificielle (IA), de robotique et de mobilité à l'occasion d'un passage en Suisse.

Comment est née l'idée de créer un fonds spécialement dédié à la thématique de la disruption?

A.W.: Quand nous avons lancé le fonds en décembre 2019, nous étions convaincus chez DNB Asset Management que nous allions entrer dans une décennie marquée par un phénomène de disruption dans un grand nombre d'activités.

«Les machines remplaceront non seulement ce que pouvaient faire les pieds et les mains mais elles intégreront aussi l'ensemble des aspects cognitifs.»

Comment avez-vous identifié les thèmes qui présentent les meilleures opportunités en matière de disruption?

A.W.: Dès le départ, notre approche n'a pas été de nous limiter à des secteurs ou industries spécifiques mais elle a consisté à travailler autour de cinq thèmes qui connaîtront d'importantes transformations. Il y a, premièrement, la connectivité qui concerne de multiples applications incluant aussi bien l'Internet des objets (IoT), les drones ou l'espace. Deuxièmement, il y a les plateformes numériques (réseaux sociaux, e-commerce, technologies liées à la publicité). Troisièmement, il y a ce que nous décrivons comme la technologie des machines (robotique, IA, conduite autonome). Quatrièmement, les évolutions liée à la démographie qui a un impact sur les services liés aux paiements, aux infrastructures ou les techniques médicales. Enfin, cinquièmement, il y a tout ce qui touche à durabilité, incluant les énergies renouvelables, l'eau et l'économie circulaire ou encore l'électrification.

L'idée est de considérer tous les domaines où des transformations fondamentales sont à l'oeuvre et qui peuvent modifier considérablement comment les entreprises travailleront au cours des prochaines années.

Comment peut-on comparer l'évolution technologique actuellement en cours avec d'autres périodes de transformation importantes survenues par le passé?

Il faut garder à l'esprit que les machines remplaceront non seulement ce que pouvaient faire les pieds et les mains mais qu'elles intégreront aussi l'ensemble des aspects cognitifs. C'est la combinaison entre ces trois facteurs qui induit aussi des changements fondamentaux. Jusqu'au 20ème siècle, les machines ont peu à peu remplacé le travail physique qui était effectué par les mains et les pieds. Désormais, il faut y ajouter le travail intellectuel: grâce aux possibilités induites par l'IA, la machine remplace aussi une part toujours plus importante des tâches du cerveau. C'est cette combinaison entre les fonctions réservées auparavant au corps et au cerveau qui induit une transmission aussi fondamentale que celle que l'on observe actuellement. On peut l'observer dans la robotique en particulier, notamment dans le domaine des robots humanoïdes.

Comment distinguer ce qui relève d'une simple évolution de ce qui correspond à une véritable disruption?

A.W.: Le rythme de transformation varie d'un secteur à l'autre, d'une activité à l'autre. Un exemple que j'aime bien rappeler pour illustrer la rapidité avec laquelle des activités en apparence prospères et stables peuvent évoluer est celle des pages jaunes. Jusqu'à la fin des années 1990, il s'agissait d'une activité très rentable avec des marges confortables. Au début des années 2000, avec l'arrivée d'Internet et des moteurs de recherche, le modèle d'affaires des pages jaunes et des sites qui centralisaient les petites annonces a été entièrement balayé, ou «disrupté» comme on le dit parfois - et cela en quelques années seulement ! 

«Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de constructeurs de véhicules chinois, souvent en mains étatiques, qui soient actuellement intéressés à être rachetés par des groupes automobiles européens.»

Un autre aspect qui est en mesure de changer profondément la façon avec laquelle nous travaillons tient par exemple au fait que la machine comprend ce que nous disons – et que nous pouvons à notre tour lui donner des ordres. Cela change complètement la façon avec laquelle on interagit avec la technologie. Par exemple, vous pouvez, à l'intérieur de votre voiture, demander à votre véhicule de situer et de proposer un bon coffee shop à proximité duquel vous pourrez vous arrêter. Vous n'avez plus besoin de vous arrêter et de faire une recherche. Cela peut paraître un exemple tout simple mais cela modifie passablement à la fois le comportement de l'utilisateur et celui des entreprises de services ou commerces proposant un service qui doivent désormais tenir compte de ces nouvelles possibilités d'interaction entre le prestataire et le consommateur. S'y ajoutent ensuite encore toutes les possibilités d'analyse des données qui permettent quasiment d'anticiper à l'avance vos besoins et de proposer pro-activement certains services ou biens.

N'y a-t-il pas des limites éthiques ou légales qui freineront l'adoption de certains services ou prestations rendus possibles par l'IA? Par exemple, dans le domaine de la conduite autonome, certains fabricants de véhicules obligent le conducteur à garder les mains sur le volant – même lorsque le véhicule roule de manière autonome.

A.W.: C'est effectivement une question qui se pose. Toutefois, les choses ne restent pas pour autant figées pour toujours. Si l'on prend l'exemple de la conduite autonome, une des raisons qui va faciliter son adoption est que le fait que celle-ci réduit le nombre d'accident - et même drastiquement!

Selon une analyse faite par Waymo, le nombre d'accidents a pu être réduit d'environ 90% en utilisant la conduite autonome plutôt qu'en ayant un humain au volant. 

Maintenant, la question de l'acceptation se pose quand même. A ce sujet, il est intéressant d'observer que la possibilité d'autoriser la conduite autonome est évaluée en Europe par les Pays-Bas. Si une décision favorable est prise, ce règlement pourrait être adopté ailleurs en Europe.

Tesla compte parmi les cinq plus grande positions de votre fonds. Le constructeur de véhicules électriques américain ne risque-t-il pas d'être confronté à une concurrence accrue de la part des constructeurs automobiles chinois?

A.W.: C'est possible mais de notre point de vue, Tesla est devenu davantage une entreprise active dans la robotique qu'un constructeur automobile. Son robot humanoïde Optimus vis à fournir une solution pour l'industrialisation de certaines tâches, en particulier lorsqu'il s'agit de travaux répétitifs ou dangereux. 

Ici aussi, il est important de bien mesurer le changement fondamental qui peut être apporté en combinant les possibilités de l'électrification avec celles de la robotisation qui ont permis l'arrivée sur le marché des robots-taxis déjà très présents dans certaines villes des Etats-Unis. 

Si l'on reprend la thématique fondamentale de notre fonds, celle de la disruption, il faut être conscient qu'une grande partie du secteur automobile, notamment en Europe, pourrait être «disrupté» par de nouveaux acteurs. L'arrivée des constructeurs de véhicules chinois le rappelle déjà.

Les constructeurs automobiles européens classiques sont-ils voués à rester les bras croisés? N'ont-ils pas les moyens de s'adapter?

E.K.: Oui, mais pour autant qu'ils y mettent les moyens et qu'ils modifient leur façon de travailler. Les voitures du futur nécessiteront non seulement du hardware mais aussi des logiciels adaptés. Si les constructeurs automobiles européens ne réagissent pas assez vite, il pourraient être sérieusement devancés.

Un changement culturel est également nécessaire: avant, ces groupes avaient surtout besoin d'ingénieurs en mécaniques compétents; maintenant ils doivent avoir aussi des spécialistes des logiciels, de l'intelligence artificielle. Cela nécessite une manière de fonctionner assez différente. Les véhicules doivent être non seulement équipés de toutes sortes de capteurs mais il faut ensuite aussi que les données collectées soient traitées et utilisées correctement. Tesla collecte des données depuis plus d'une décennie – ce n'est pas encore le cas des constructeurs automobiles traditionnels. Ceux-ci disposent des moyens financiers nécessaires pour investir mais ils n'ont pas toujours les compétences techniques adéquates pour construire de nouvelles séries de véhicules autonomes.

«Nous sommes investis dans Napatech. Il y a aussi Vertiv, spécialisée dans les solutions de refroidissement ainsi que Lumentum, active dans les réseaux optiques, ou encore Kraken Robotics.»

Croître dans ces domaines via des acquisitions serait-il une solution?

E.K.: Encore faudrait-il qu'il y ait des vendeurs! Par exemple, je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de constructeurs de véhicules chinois, souvent en mains étatiques, qui soient actuellement intéressés à être rachetés par des groupes automobiles européens.

Vous avez beaucoup parlé des Etats-Unis et de la Chine. Qu'en est-il des entreprises japonaises et coréennes en lien avec les thèmes évoqués en rapport avec la disruption?

E.K.: Les entreprises japonaises sont très avancées dans la robotique. Plusieurs sociétés coréennes jouent un rôle clé dans les puces mémoire qui sont très demandées actuellement en raison des limites de capacités. Outre Samsung qui est actif dans toutes sortes de domaines, on peut aussi citer le fabricant de puces mémoire SK Hynix.

Y a-t-il des entreprises européennes qui vous paraissent intéressantes?

A.W.: Il ne faut pas sous-estimer les capacités de l'industrie allemande. L'Allemagne compte plusieurs excellentes entreprises actives dans la robotique. En comparaison, les entreprises japonaises peuvent étendre leurs capacités de production («scale-up»)
quand un produit fait l'objet d'une forte demande. De manière générale, beaucoup d'entreprises européennes ont d'excellentes cartes en main pour réussir – il faut juste que l'Europe fasse les bons choix.

Si l'on observe les quinze premières positions au sein de votre fonds à fin avril, une seule action, Micron, a un poids supérieur à 3%. Pouvez-vous citer quelques exemples de titres qui vous paraissent intéressants parmi vos principales positions?

E.K.: Hormis les titres de sociétés bien connues comme TSMC et Tesla, nous sommes investis aussi dans Napatech, une société qui fabrique des cartes servant à faire des calculs relativement simples mais qui libère des capacités pour processeurs centraux (GPU). Cela accroît l'efficience et réduit la consommation en électricité. 

Il y a aussi Vertiv, spécialisée dans les solutions de refroidissement. 

Lumentum, active dans les réseaux optiques, permet d'améliorer l'efficacité des réseaux de transmission des données, à la fois en traitant de plus grands volumes et plus rapidement. On peut aussi citer Kraken Robotics qui fabrique des drones pouvant évoluer sous l'eau, très utiles notamment pour les entreprises actives dans le forage de pétrole ou l'extraction de matières premières.

Concernant l'évolution des marchés en général au 2ème trimestre, comment analysez-vous le rebond rapide survenu à partir d'avril après la correction survenue en mars?

A.W.: Quand un événement tel que l'intervention américaine en Iran se produit, les marchés réagissent d'abord avec frayeur et un sell-off presque automatique survient. Peu après, d'autres investisseurs y voient une opportunité d'achat de type «buy in the dip», ce qui entraîne rapidement un rebond. Certes, il faudra continuer de compter avec un volatilité élevée mais on constate que chaque épisode de correction est souvent ensuite mis à profit par d'autres investisseurs pour entrer sur le marché.

Comment analysez-vous les débuts en bourse de SpaceX?

A.W.: L'accueil très favorable des marchés ne nous surprend pas. SpaceX est l’une des entreprises technologiques privées les plus importantes de notre génération, et de nombreux investisseurs attendent depuis des années l’occasion d’y prendre une participation directe. La demande devait être importante. Cela dit, les cours peuvent souvent être volatils lors de la première journée de cotation; c’est pourquoi nous continuons à nous concentrer sur la création de valeur à long terme.

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