Les investisseurs sont obsédés par la croissance du volume

Emmanuel Garessus

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La surprise peut venir des sociétés suisses de qualité qui confirmeront leurs attentes, selon Jean-Philippe Bertschy, de Vontobel. Il apprécie Lindt et Richemont.

 

Les actions suisses sont presque retombées à leur niveau du début de l’année. Leur sous-performance relative est manifeste tant par rapport aux actions américaines qu’européennes. Rencontré à Lausanne, Jean-Philippe Bertschy, responsable de la recherche en actions suisses auprès du groupe Vontobel, dresse un bilan et présente ses perspectives:

Quel est votre bilan de la performance des actions suisses au premier semestre?

Le bilan est décevant en termes relatifs. La sous-performance est par exemple liée à l’attrait des actons technologiques américaines. On ne peut aussi éviter d’observer les flux de capitaux, les algorithmes sur lesquels ils reposent, et les montants exceptionnels de l’IPO de SpaceX. Dans ce contexte, l’intérêt pour les actions suisses est limité.

Dans les secteurs que je couvre, les biens de consommation et l’alimentation offrent moins de fantaisie, en termes de taux de croissance, que la technologie.

Les mêmes phénomènes se produisent à l’étranger. Aux Etats-Unis, une dizaine de titres sont responsables de 80% de la hausse du marché cette année, ce qui illustre la concentration extrême de la performance.

«Une frénésie s’est emparée du marché qui reste difficile à cerner.»

J’ajouterai que certaines actions suisses telles que Partners Group, Burckhardt Compression et Kardex ont récemment déçu pour des raisons propres et leur titre a chuté lourdement. Un recul significatif s’est produit fréquemment ces dernières semaines.

La volatilité est exceptionnelle par rapport aux dernières années. Précédemment un avertissement sur le bénéfice d’une valeur standard provoquait un recul de 3 ou 4% au maximum. Actuellement, la baisse atteint souvent 10%, ou même 20% dans le cas de Kardex.

Est-ce que ce désaveu est durable?

C’est une question de temps. L’attrait pour la Tech et l’IA américaines forme un rouleau compresseur qui devrait continuer d’attirer les investisseurs. Un premier cap peut toutefois se présenter lors des élections de mi-mandat. Un tournant pourrait se produire à ce moment-là. Les grands entrepreneurs de la Tech emploient actuellement un ton très offensif et signalent une forme d’urgence à investir dans ce secteur. C’est un signal clair.

Lorsque nous expliquons les perspectives des petites sociétés que nous couvrons et leurs taux de croissance de 4 à 5%, le contraste est frappant avec les promesses de l’IA.

Comment analysez-vous le comportement des investisseurs?

De nombreux investisseurs privilégient le momentum actuellement. Certains de nos concurrents relèvent leurs objectifs de cours sans ajuster leurs estimations. Une frénésie s’est emparée du marché qui reste difficile à cerner. La situation est singulière.

Vous avez cité des chutes récentes sur le marché suisse. D’où pourraient venir des surprises positives?

Les sociétés de qualité bien positionnées pour le long terme doivent répondre aux attentes trimestre après trimestre. Le marché a aussi besoin de messages macroéconomiques davantage positifs.

La surprise pourrait venir de sociétés de qualité dans des secteurs qui ont souffert ces derniers mois. L’ environnement actuel m’empêche de dire précisément quand interviendra le tournant des actions suisses, mais je pense toutefois que la confiance s’améliorera quand les entreprises pourront prouver qu’elles peuvent satisfaire les attentes.

Dans le cas de la baisse de Givaudan, n’est-elle pas liée à une question de communication intervenue l’an dernier?

La société avait confirmé fin aout 2025 qu’elle délivrerait une croissance de 5%. Puis lors d’une conférence avec les analystes, la société a estimé que cet objectif serait difficile à atteindre. Finalement la société a satisfait les attentes, mais le titre a fortement chuté.

Dans une perspective plus large, l’augmentation des ventes a été obtenue tant par la hausse des prix de vente et que par le volume, notamment dans la haute parfumerie Actuellement, le marché est littéralement obsédé par la croissance du volume, non seulement pour Givaudan, mais dans tout le secteur de la consommation. Dans le cas de Givaudan, celle-ci est demeurée extrêmement robuste ces dernières années.

«La surprise pourrait venir de sociétés de qualité dans des secteurs qui ont souffert ces derniers mois.»

De mon point de vue, il est préférable d’avoir une approche holistique et de ne pas se limiter au volume. Les sociétés disposent d’autres leviers pour créer de la valeur pour les actionnaires. Elles peuvent agir sur les coûts, sur le fonds de roulement, sur le free cash-flow. Le marché sous-estime aujourd’hui complètement ce levier mulit-facteurs.

L’investisseur déteste les accidents. Quels titres recommanderiez-vous qui ne risqueraient pas ces mauvaises expériences à moyen terme?

Après leur chute, je reviendrais vers Burckhardt Compression et Kardex, ainsi que Lindt & Sprüngli, un autre titre de qualité qui a aussi revu ses attentes à la baisse récemment et qui a fortement chuté. La croissance à long terme du volume et des prix de Lindt & Sprüngli mérite d’être saluée par le marché ainsi que sa capacité à générer du cash et à créer de la valeur.

Est-ce que la guerre au Moyen-Orient est responsable de ces décrochages?

Ces événements produisent des effets différents selon les sociétés. L’industrie du luxe est davantage pénalisée que d’autres secteurs. Les sociétés de consommation sont touchées indirectement. Il s’agira maintenant d’observer l’effet de l’inflation sur les coûts, notamment de l’énergie. Les signaux sont parfois contradictoires à ce propos. Nestlé paraît serein à ce sujet puisque le groupe a confirmé ses attentes de marges. Lindt & Sprüngli confirme aussi ses attentes. En revanche, Emmi est plus prudent quant à l’évolution des prix des matières premières.

L’impact est réel et la situation géopolitique reste défavorable, mais les sociétés suisses devraient tirer leur épingle du jeu.

Les coûts de l’énergie sont plus élevés en Suisse qu’ailleurs, non?

Oui et certaines sociétés en souffrent. Mais la fréquence des conflits et des crises est telle que les entreprises s’y habituent et sont devenues plus résilientes.

Les actions suisses ne souffrent-elles pas aussi d’être à la marge des piliers de la croissance tels que l’IA et, en Europe, la relance des dépenses d’infrastructures et de défense?

De nombreuses sociétés suisses sont globales et profitent de ces développements de façon indirecte. Sur ce plan, le principal défi se situe d’abord sur le franc suisse. Depuis quatre ans, son impact est négatif sur les cash-flows des sociétés, entre autres.

Est-ce que les sociétés suisses dont les comptes sont en dollars performent mieux que celles en francs?

ABB et Acceleron, qui ont nettement profité des tendances actuelles, présentent leurs comptes en dollars. Le taux de croissance est nettement supérieur que s’ils rapportaient en CHF. Si Nestlé publiait son résultat en dollars, la dynamique de croissance serait davantage visible, alors que le chiffre d’affaires en francs suisses apparaît stable ces dernières années en raison de l’impact devises.

Pour les sociétés qui produisent en Suisse et exportent l’essentiel de leurs ventes, l’effet d’une comptabilité en francs est significatif – non seulement translationnel, mais également transactionnel.

Est-ce un thème fréquemment discuté au sein des conseils d’administration?

Non, je ne crois pas. Il a été abordé dans le passé par plusieurs sociétés, mais sans changement notable ces dernières années.

Vous publiez une étude qui souligne la surperformance à long terme des sociétés familiales suisses. La plupart sont très anciennes. Est-ce qu’un rajeunissement se profile?

La succession est un moment clé de ces réussites entrepreneuriales, un virage à bien négocier. Certaines sociétés font preuve d’un manque de dynamisme et de transmission à la génération suivante. Parmi les évolutions positives, je pense à Patek Philippe, une société privée. Thierry Stern l’a reprise de son père en 2009, et ses deux fils travaillent dans la société.

Dans certains cas, l’intérêt de la jeune génération semble moins marqué. Swatch Group fait partie des sociétés pour lesquelles les investisseurs suivent de près les enjeux de succession.

Dans votre secteur des biens de consommation, quels sont vos 2 favoris?

Nous restons positifs sur Lindt & Sprüngli malgré la correction enregistrée au printemps. Le titre a été puni après son avertissement sur le bénéfice, mais la société est à notre avis en capacité de délivrer une croissance du chiffre d’affaires entre 4 et 6% cette année et les perspectives à long terme restent très attractives. Elle est bien positionnée sur le segment «premium», dispose de nombreux leviers de croissance sur de nouveaux marchés, profite de son propre réseau de magasins et reste un groupe innovant. L’année prochaine, la société va lancer son nouveau produit Lindt Choco Wafer an niveau global, qui tient toutes ses promesses.

D’autre part, nous restons positifs sur Richemont malgré le contexte géopolitique actuel. Le groupe dispose d’une force de frappe exceptionnelle en joaillerie, avec notamment Cartier et Van Cleef & Arpels, qui sont les deux leaders mondiaux. Richemont bénéficie également d’un positionnement de premier plan dans l’horlogerie de luxe, d’un important pouvoir de fixation des prix et d’une large diversification géographique, qui atténue les chocs régionaux. Enfin, la solidité de son bilan, avec une position nette de trésorerie proche de 9 milliards d’euros, lui donne une flexibilité stratégique considérable pour investir, traverser les cycles et créer de la valeur à long terme.

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