Les fonds evergreen rappellent l’arrivée des ETF

Emmanuel Garessus

7 minutes de lecture

Markus Egloff, de KKR, gère plus de 35 milliards de dollars dans ses stratégies evergreen pour la clientèle privée. Il présente ses plans de croissance pour la Suisse.

 

Le groupe KKR figure parmi les principales sociétés d’investissement mondiales et a été la plus grande société de capital-investissement au monde en termes de fonds levés ces cinq dernières années. Le premier mai dernier, il a fêté ses 50 ans. Ce groupe global gère plus de 750 milliards de dollars aujourd’hui dans ses activités en private equity, infrastructures, crédit privé et immobilier. Il possède un bureau en Suisse depuis 2023. Et depuis 5 ans, il a fait le pas et s’adresse non seulement aux institutionnels mais également aux investisseurs privés par l’intermédiaire des principaux établissements bancaires. Son responsable des solutions de gestion de fortune mondiales pour l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient est un Suisse, Markus Egloff, qui est basé à Londres. Rencontré à Zurich, il répond aux questions d’Allnews sur les marché privés et sa stratégie:

Vous disposez d’un bureau en Suisse depuis 2023. Quelle est la signification du marché suisse pour KKR?

Nous avons effectivement ouvert un bureau en Suisse en 2023 pour aider les banques à donner à leurs clients privés un accès privilégié aux marchés privés. Nous comptons actuellement 8 employés basés à Zurich, dont 7 pour la clientèle privée et 1 pour les institutionnels. UBS et Credit Suisse ont été parmi les tout premiers clients lorsque nous avons offert le capital-investissement et des infrastructures privées au segment des clients privés.

«Pour nous, la Suisse est probablement notre marché européen le plus important pour le segment de la gestion de fortune privée.»

Le potentiel est considérable en Suisse dans la mesure où le marché y est très profond. Des sociétés de gestion de fortune de toutes tailles sont représentées à Genève, Zurich et au Tessin. Le cadre réglementaire est bien adapté aux investissements financiers et le marché offshore est très important. Pour nous, la Suisse est probablement notre marché européen le plus important pour le segment de la gestion de fortune privée.

Quel est votre rang en Suisse dans les actifs privés?

Au cours des dernières années, KKR s’est forgé une solide présence en Suisse, notamment dans le domaine des solutions de gestion de fortune privée et des partenariats avec des institutions bancaires de premier plan. Je ne peux pas me prononcer sur notre classement, mais nous détenons une part de marché importante auprès des principales institutions bancaires suisses et nous avons connu une forte croissance ces dernières années, ce qui nous permet d’améliorer continuellement notre position.

Et sur le plan des investissements?

Nous effectuons des investissements dans des entreprises étroitement liées à la Suisse depuis des années, à l’image de Scout 24, SoftwareOne, Biosynth, GetYourGuide et Wella. Nous continuerons à réaliser des transactions et nous sommes fiers d’être de bons partenaires à long terme pour les entreprises familiales, qui représentent une part importante du marché suisse. Pour l’instant, nous sommes davantage en Suisse pour permettre aux investisseurs privés d’accéder à nos stratégies d’investissement institutionnelles.

Quel est le momentum de vos affaires?

L’environnement reste exigeant, mais la tendance générale est à une plus grande intégration des marchés privés dans les portefeuilles des investisseurs. Nous avons levé un montant record en 2025 pour l’ensemble de nos stratégies et, à l’aube de 2026, notre activité globale reste solide.

Nous venons de lever pour notre 14e fonds américain de buy-out en Amérique du Nord un montant record de 23 milliards de dollars, en augmentation de 20% par rapport au fonds précédent de 2021. Une grande partie des capitaux proviennent d’investisseurs institutionnels. La plupart des institutionnels travaillent avec un nombre plus restreint de gestionnaires établis. Nous estimons que nos solides performances à long terme et notre historique de track record vont continuer à être des facteurs de différentiations favorables.

Bien que le fonds cité est un fonds américain, la base d’investisseurs vient de l’ensemble du monde. Nous avons des plateformes régionales de private equity en Amérique du Nord, en Europe et en Asie-Pacifique. Il en va de même pour les infrastructures, l’immobilier et le crédit.

Nous constatons également un intérêt soutenu de la part des clients privés et de nos partenaires bancaires. Nous avons débuté il y a 5 ans notre initiative de gestion de fortune privée et nous gérons désormais plus de 35 milliards de dollars dans nos stratégies evergreen pour ce segment, principalement par l’intermédiaire de canaux de distributions bancaires.

Compte tenu des incertitudes géopolitiques accrues et de la volatilité des marchés ces dernières années, les investisseurs recherchent de plus en plus des opportunités d’investissement à long terme et la diversification de leur portefeuille. Avec plus de 120 milliards de dollars de capitaux des investisseurs prêts à être investis, nous restons actifs et rigoureux dans l’évaluation de nouveaux investissements.

Est-ce que le rendement attendu est revu à la baisse en raison de ce contexte difficile?

Les attentes de rendement ne sont pas revues à la baisse. Mais nous devons travailler durement pour les obtenir. Notre performance à long terme dans le private equity reste un facteur clé de différenciation sur le marché: nous sommes l’un des rares gestionnaires à avoir été en mesure de générer des résultats solides et constants depuis deux décennies. Il en va de même pour d’autres classes d’actifs, où les objectifs de rendement n’ont pas changé.

Si nos objectifs n’ont pas changé, la dynamique du marché a évolué. Il y a quelques années, de nombreux gérants de private equity pouvaient espérer une expansion du multiple de bénéfice qui, combinée à effet de levier avec des taux bon marché, générait de bons rendements.

Aujourd’hui, au moins 50% de nos transactions de private equity se font avec des fonds propres. Nous n’avons jamais été un gérant qui espérait une expansion du multiple. Notre devise est: «Make your own luck». Nous achetons et investissons dans des entreprises, souvent avec des positions majoritaires issues de Buy-out, et nous obtenons un rendement principalement grâce à des améliorations opérationnelles, des transformations stratégiques et le financement d’initiatives de croissance au sein de ces entreprises. Nous avons constaté que c’était le moyen le plus fiable d’obtenir des rendements réguliers, grâce à notre expérience, nos ressources, notre taille.

Quel sera l’élément phare des 12 prochains mois?

Dans la gestion privée, la tendance majeure est celle des fonds evergreen. Sur le plan international, ces 2 ou 3 dernières années, 80% des placements privés des banques ont probablement pris la forme de fonds evergreen. Les fonds pour institutionnels (drawdown closed-ended funds) représentaient 20%. Ces tendances devraient se prolonger. Pour les investisseurs privés, les fonds evergreen offrent un moyen plus accessible et plus efficace sur le plan opérationnel de s’exposer aux marchés privés et présentent également le potentiel de générer un taux de capitalisation plus élevé. La structure est très intéressante. Les fonds evergreen me rappellent l’arrivée des ETF il y a plusieurs années. Au début, l’industrie peinait à travailler avec ce nouvel instrument et à l’intégrer à un portefeuille. Aujourd’hui, son emploi s’est standardisé pour toutes les catégories d’investisseurs. La même transition devrait s’appliquer pour les fonds evergreens ces 10 ou 20 prochaines années.

Concrètement, comment se passe la mise en place des fonds evergreen?

Nous effectuons un gros travail pédagogique à cet effet. Il faut revenir aux raisons qui ont conduit aux structures evergreen. La structure est nouvelle et les actifs privés représentent une classe d’actifs également novatrice. C’est pourquoi nous sommes très prudents dans le choix des banques et des canaux de distribution. Nous travaillons avant tout avec les plus grands gestionnaires de fortune, d’UBS à Julius Baer, HSBC, JPM Citibank et bien d’autres. Les banques avec lesquelles nous travaillons ont un degré de sophistication qui comprend un effort de conformité, d’adéquation aux clients et d’explication sur l’intégration des actifs privés dans un portefeuille. Ensemble, nous veillons à ce que les solutions des marchés privés soient correctement intégrées aux portefeuilles des clients. Et nous soutenons la formation continue auprès des conseillers et des clients finaux.

Quel est le principal piège?

La difficulté porte sur l’illiquidité de cette classe d’actifs. Les fonds evergreen permettent une forme de liquidité dans le sens où l’on peut acheter mensuellement et vendre trimestriellement, avec des limites précises. Les investissements sous-jacents sont des investissements à long terme, et il est recommandé de conserver ses placements pour au moins 5 ans, même s’il est possible de vendre chaque trimestre. En vertu de la réglementation suisse, un investisseur doit disposer d’au moins 2 millions de dollars pour être considéré comme un «qualified investor» et pouvoir acheter des fonds evergreen sur les marchés privés pour un montant minimum de 25'000 francs. Nous parlons donc à des investisseurs expérimentés, souvent à des entrepreneurs. Jusqu’ici, nous avons fait de très bonnes expériences à ce sujet.

A quelles tendances répondent-ces fonds?

Au départ, on nous demandait souvent pourquoi KKR se concentrait sur le segment privé, compte tenu de notre longue expérience couronnée de succès dans le secteur institutionnel. Il faut comprendre que d’intéressantes tendances se sont imposées ces dernières années. Au plan global, les plans de retraite sont passés de la primauté des prestations à la primauté des contributions. Aujourd’hui encore, dans beaucoup de pays, les systèmes de retraites ne sont pas encore correctement adaptés aux tendances démographiques et financières. Dans un fonds de pension à prestations définies, jusqu’à 30 à 40% du portefeuille peut être investi sur les marchés privés. Dans un système avec primauté des contributions, ce chiffre n’est que de quelques pourcents et, pour beaucoup, il est nul. La responsabilité de l’épargne-retraite et de l’investissement à long terme a été transférée à l’individu, mais jusqu’à présent, de nombreux investisseurs individuels n’avaient qu’un accès très limité aux investissements institutionnels pour le faire.

«Nous avons levé un montant record en 2025 pour l'ensemble de nos stratégies et, à l'aube de 2026, notre activité globale reste solide.»

La deuxième tendance est liée à l’augmentation de la corrélation entre les actions et les obligations et à l’accroissement de la volatilité. Les attentes de rendement ont été réduites et celles de volatilités accrues. Beaucoup d’investisseurs privés ont compris qu’ils devaient diversifier davantage leurs portefeuilles. C’est alors qu’est apparu, troisième trend, le fonds evergreen. Il permet d’investir, tout comme un grand fonds de pension, et de bénéficier de la prime d’illiquidité. Les fonds «evergreen» ont rendu l’investissement dans les actifs privés beaucoup plus facile et efficace pour les particuliers. Chez KKR, nous avons lancé une stratégie «evergreen» pour chacune de nos classes d’actifs du marché privé. Aujourd’hui, les investisseurs privés peuvent participer exactement aux mêmes transactions que des fonds souverains ou des caisses de pension.

Est-ce qu’il y a beaucoup de sorties de fonds dans le crédit privé?

Les discussions autour des rachats dans le crédit privé se sont clairement intensifiées, et nous observons que certains investisseurs prennent leurs bénéfices après une période de rendements élevés dans cette classe d’actifs. Dans l’ensemble, cependant, les processus de rachat se sont déroulés de manière ordonnée, ce qui reflète la qualité des processus de vente et d’information ainsi que la sophistication de la base d’investisseurs.

Les investisseurs ont généré des rendements attractifs dans le secteur du crédit privé ces dernières années, et beaucoup ont même réorienté une partie de leur allocation en actions vers ce secteur. Il n’est pas surprenant d’observer un certain rééquilibrage des portefeuilles. Par ailleurs, de nombreux investisseurs continuent d’apprécier cette classe d’actifs pour ses caractéristiques de revenu et ses avantages en matière de diversification. À moyen terme, nous pensons que le crédit privé devrait continuer à jouer un rôle important dans les portefeuilles diversifiés.

Malgré les risques macro?

D’autant plus. Beaucoup d’investisseurs privés apprécient les investissements qui offrent un revenu régulier et le crédit privé répond en grande partie à ce besoin. Nous ne pensons pas que cette classe d’actifs présente un problème fondamental ni que ses performances vont disparaître. L’investissement à long terme nécessite de définir une allocation stratégique entre un ensemble de classes d’actifs de base et de choisir les bons gestionnaires et les bonnes stratégies. Les investisseurs peuvent choisir de s’orienter vers ou de s’éloigner de cette classe d’actifs au fil du temps, mais la plupart d’entre eux ne diraient pas qu’ils ne détiennent plus du tout d’actions ou de crédit. Le crédit privé est simplement du crédit qui n’est pas émis sur un marché coté.

Les marchés financiers ne sont-ils pas aussi sceptiques, si l’on voit les cours des spécialistes de ce domaine?

Les marchés financiers sont effectivement de plus en plus volatils et nous avons tendance à ne pas trop nous focaliser sur les fluctuations à court terme si les fondamentaux restent solides. À tort ou à raison, les titres de sociétés de private equity sont des titres à Beta élevé et les cours évoluent en fonction du sentiment de marché. Cependant, nous avons enregistré une hausse d’environ 18% de notre résultat d’exploitation au premier trimestre par rapport à l’année précédente. Les levées de fonds sont excellentes. Et malgré les craintes, nous avons effectué une hausse de 50% des exits. Nous avons déclaré que, sauf perturbation majeure, nous prévoyons que 2026 sera une année record en termes d’Exits dans le private equity. Nous pensons que les cours des actions reflèteront ces solides performance à long terme.

L’argent frais continue-t-il d’augmenter dans les actifs privés?

Oui. Les levées de fonds de l’ensemble des fonds evergreen ont ralenti en début d’année, mais pas autant que nous aurions pu le craindre compte tenu de l’agitation sur le marché. Mais la croissance globale reste forte. Chez KKR, ces 2-3 dernières années, nous nous sommes surtout concentrés sur les infrastructures et le private equity, moins sur la dette privée, ce qui nous a permis d’être moins touchés que certains.

«Beaucoup d’investisseurs privés ont compris qu’ils devaient diversifier davantage leurs portefeuilles.»

Une part importante de l’argent frais a été investie dans notre stratégie infrastructures ces derniers mois, une classe d’actifs encore méconnue dans le secteur de la gestion de fortune il y a 2-3 ans. Elle était perçue comme très illiquide et offrant un rendement inférieur au private equity mais notre stratégie a toujours mis l’accent sur la résilience à travers les cycles.

Dans nos fonds evergreen en infrastructures, nous avons dépassé notre objectif de rendement depuis leur création. C’est une classe d’actifs solide, plus résiliente contre le cycle macro, qui protège en partie contre l’inflation. Quant au private equity, nous continuons également à enregistrer de solides performances.

Puisque les affaires vont bien, allez-vous doubler la taille de votre présence en Suisse?

Nous avons rapidement trouvé la bonne taille pour notre bureau. Nous continuerons d’engager. Je ne serais pas surpris que nous doublions sa taille d’ici 2 à 3 ans. Néanmoins, les actifs privés restent une classe d’actifs spécialisée qui ne convient pas à tout le monde et qui nécessite un horizon d’investissement à long terme ainsi qu’une adéquation appropriée avec le profil du client.

Quelle est l’allocation de portefeuille d’un client privé suisse dans les actifs privés?

La plupart des directeurs d’investissement de banques privées recommandent d’allouer 15 à 25% en actifs privés, selon le profil de risque. En réalité, nous estimons qu’à ce jour, moins de 10% des fortunes privées sont placées en actifs privés. Le potentiel est donc massif.

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