La vague de fusions dans la biotech devrait s’accélérer

Emmanuel Garessus

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La biotech profite des besoins d’innovation de la pharma et notamment de la plus grande chute des brevets de l’histoire, selon Christian Koch, de BB Biotech.

 

Les valeurs biotechs se sont nettement reprises depuis un an et poursuivent, mais nettement plus lentement, leur progression en 2026, mais dans un cadre plus volatil. La tendance est notamment soutenue par une multiplication de fusions et acquisitions (M&A) qui résultent souvent de la fin de la couverture par un brevet de médicaments phares des groupes pharmas. BB Biotech, avec 2,5 milliards de francs de capitalisation, participe à cette évolution (+60% sur 52 semaines). Au total, l’équipe de BB Biotech compte environ 15 personnes, dont cinq spécialistes de la recherche, répartis entre New York et Zurich, ainsi que quatre collaborateurs dédiés aux systèmes d’IA. Christian Koch, Head BB Biotech Team, répond aux questions d’Allnews:

Quelle est la principale tendance structurelle qui marquera l’industrie biotech ces prochaines années? l’IA, la démographie, ou l’externalisation de la recherche par les groupes pharmas?

Il n’est pas aisé de pointer du doigt la plus forte d’entre elles. Le vieillissement démographique est un facteur déterminant, dans la mesure où il accroît les besoins de santé. L’IA apporte toutefois une contribution significative dans la recherche fondamentale. 

Les fusions et acquisitions appartiennent aux facteurs clés du développement de la biotech. et en sont peut-être le principal. Elles imprégneront significativement les 5 à 10 prochaines années de la branche. Elles résultent de  la fin de la protection par le brevet de médicaments à fort chiffre d’affaires. Nous assisteront à la plus grande chute des brevets (Patent Cliff) de l’histoire. Les estimations portent sur environ 400 milliards d’ici 10 ans, soit le tiers du chiffre d’affaires de la pharma. 

Les grandes biotechs et la pharma ne peuvent pas y répondre uniquement par leur seule croissance organique. Elles disposent de suffisamment de capitaux pour des fusions et acquisitions, à travers leurs liquidités, leur free cash-flow et leurs possibilités d’endettement. Leur seule question porte sur le moment de passer à l’acte et sur les cibles à disposition. Elles peuvent cibler des centaines de biotechs qui disposent de médicaments à un stade avancé de leurs essais cliniques ou en début de commercialisation. Les M&A appartiennent à un cycle séculaire qui a déjà débuté mais qui devrait s’accélérer. La pression augmente sur les entreprises qui n’ont pas encore été reprises.

Qu’en est-il de l’environnement macroéconomique?

Les perspectives macroéconomiques jouent un rôle important parce que la biotech est une industrie intense en capital. Aux Etats-Unis, les taux d’intérêt devraient baisser. La situation est incertaine en raison de la crise au Moyen-Orient. Nous pouvons très bien naviguer dans les circonstances actuelles. La recherche biopharma est un actif à long terme qui peut très bien vivre  avec des taux entre 2 et 5%. Si les taux remontent, la situation serait moins favorable, mais il en résulterait une diminution de la concurrence. 

La biotech a traversé ce que nous avons appelé un hiver biotech entre 2021 et 2024. Le printemps de la biotech a débuté en 2025. Au printemps, certains jours peuvent être pluvieux. Mais la biotech s’est bien tenue ces dernières semaines.

«Au début de l’année, nous avons accru notre exposition aux grandes capitalisations pour rééquilibrer notre portefeuille».

L’indice Nasdaq biotech a progressé de 50% en 12 mois et de 5% en 2026. Quelle est votre analyse?

Ces derniers temps, l’indice a fluctué au gré des taux d’intérêt. Au début de l’année, nous avons accru notre exposition aux grandes capitalisations pour rééquilibrer notre portefeuille. Une incertitude est venue des décisions de Donald Trump et de la restructuration de la FDA, avant d’être progressivement levées. 

Des études cliniques positives et des acquisitions ont permis de rebondir. La difficulté consiste à distinguer entre les facteurs à court terme et ceux à long terme. Sur le plan macro, les perspectives de la consommation américaine ne paraissent pas brillantes, mais les taux devraient baisser, ce qui est positif à court terme. 

Dans ce contexte, nous cherchons à maintenir un équilibre discipliné au sein du portefeuille afin de répondre à différents scénarios macroéconomiques. Nous renforçons sélectivement des sociétés présentant des fondamentaux solides, des valorisations attractives et des catalyseurs clairement identifiés, aussi bien parmi nos positions cœur que dans des opportunités émergentes.

Nous effectuons aussi des investissements dans des sociétés privées. En vertu de nos principes, nous investissons dans 20 à 50 titres cotés au total.

Les fondamentaux de l’industrie sont solides, en termes de productivité, et l’incertitude qui porte sur l’environnement réglementaire a diminué. Les Etats-Unis sont prêts à continuer à payer pour l’innovation dans la santé. Malheureusement, ils sont biens seuls au monde sous cet angle. Notre plus-value réside dans la sélection de titres.

Pourquoi vous concentrez-vous davantage sur le choix entre grandes et petites valeurs que sur la sélection des domaines thérapeutiques?

Nous sommes intéressés à l’ensemble des domaines thérapeutiques. Il faut considérer la situation concurrentielle et commerciale dans chaque domaine, et non pas juger que l’obésité, ou un autre domaine, soit le plus intéressant. Le domaine thérapeutique ne fait partie que du début de notre analyse, laquelle est très nuancée et complexe. L’investissement dans la biotech ressemble à une mosaïque de points d’analyse.

Le marché n’hésite-t-il pas à s’enflammer parfois pour un sous-segment? 

Cela n’a pas de sens d’avoir une approche thématique pour investir dans la biotech. Notre approche est systématique. C’est pour cette raison que nous nous appuyons sur notre modèle d’évaluation. Le marché de l’obésité atteindra peut-être 100 ou 200 milliards. Il s’agit pour nous de savoir combien de concurrents s’y concentrent et avec combien de capitaux, puis d’établir des modèles à confronter à l'analyse de la stratégie des entreprises en matière de capital humain. 

Le principal goulot d’étranglement dans la biotech se situe au plan du capital et deuxièmement dans le capital humain. L’entreprise a-t-elle de bons leaders? Cela se présente rarement, sur le plan global.

Le modèle de la biotech est très bien adapté, avec de faibles hiérarchies, un large emploi des stock options, une culture du risque, un leadership. Il existe de très grandes différentes entre les entreprises.

«Nous cherchons à maintenir un équilibre discipliné au sein du portefeuille afin de répondre à différents scénarios macroéconomiques.»

Pourquoi, comme de nombreux fonds biotechs, vous concentrez-vous fortement sur les Etats-Unis?

Nous sommes une société d’investissement et non pas un fonds de placement. Le comportement d’investissement est complètement différent si l’on a des actionnaires. Sur le plan géographique, nous considérons le lieu de domicile des sociétés, celui de leur recherche et développement (R&D) et celui où ils enregistrent leur bénéfice. Nous voyons que 80% des profits de la biotech viennent des Etats-Unis. 

Les Etats-Unis sont le pays qui rémunère le mieux l’innovation au monde. Les prix sont 2 à 3 fois supérieurs à ceux que l’on trouve en Europe et en Suisse. Sans surprise, il y a davantage d’emplois dans la biotech aux Etats-Unis qu’ailleurs. De plus, il est plus difficile de lancer de nouveaux produits en Europe sous peine de mettre en danger la marge bénéficiaire. Notre portefeuille est encore plus dépendant des Etats-Unis parce que beaucoup de petites sociétés utilisent des contrats d’Out-Licensing avec les grandes pharmas pour commercialiser les produits en Europe ou au Japon. 

De plus en plus, les entreprises, y compris leur R&D, se déplacent où ils gagnent leur argent. L’Europe souffre de ce problème. Elle doit considérer les prix de vente des médicaments comme des investissements et non comme un coût. Sur ce point, les Etats-Unis ont un net avantage par rapport à l’Europe,. La liberté des prix est garantie par la Constitution. Américaine, ce que nous ne rencontrons pas en Europe Par ailleurs, nous faisons nos transactions avant tout aux Etats-Unis parce que la liquidité du marché des capitaux y est supérieure. L’essentiel de la substance des biotechs, même au sein des entreprises européennes, se situe aux Etats-Unis.

Quelle est votre analyse de l’industrie biotech suisse et de son cluster de la santé?

L’Europe regorge de bons scientifiques, de bons hôpitaux, de bonnes institutions, de bonnes sociétés, mais la taille du marché est trop faible par rapport aux Etats-Unis. La Suisse est probablement plus productive mais il n’y a plus de grand marché biotech small & mid-cap suisse, même si on y trouve beaucoup de sociétés privées attractives. Le capital y est présent et le financement y est plus aisé qu’à une époque parce que le capital-risque s’est globalisé. Mais nous sommes très en retrait par rapport aux Etats-Unis.

Comment l’encourager?

La Suisse ne manque pas d’initiatives d’encouragement, gouvernementales et autres. Il faut travailler sur la culture du risque.

Quels sont vos derniers investissements cette année?

Nous avons profondément adapté nos méthodes d’investissement avec l’IA pour profiter de toutes les informations disponibles. La partie administrative du Due Diligence ne nous coûte presque plus rien. Au premier trimestre 2026, nous avons effectué 11 investissements. 

Nous avons investi en partie dans des grandes capitalisations, pour des raisons d’allocation, et en partie dans des nouveaux investissements «Core», comme Crinetics Pharmaceuticals et Viridian Therapeutics. Ces sociétés satisfont parfaitement nos paramètres. Elles sont dans une situation favorable, s’apprêtent à lancer de nouveaux produits, n’ont plus besoin d’autant de capital. Et nous avons investi également dans la partie «Tail» du portefeuille et dans des sociétés privées. 

Il n’y a pas de modèle en termes de domaines thérapeutiques. Nous sommes agnostiques à ce propos et avons même commencé à nouveau à investir dans les vaccins. 

Avec nos analystes et notre plateforme, nous pouvons considérer l’ensemble des opportunités. Nous pouvons effectuer davantage d’investissements, être davantage conscients des risques et mieux définir la taille des placements. La prochaine étape sera de rendre l’ensemble des procédés encore plus systématique.

L’industrie biotech elle-même profite-t-elle beaucoup de l’IA?

J’ai écrit une étude à ce sujet il y a deux ans. Sur le plan réglementaire, les changements sont lents. Et les études cliniques n’en seront pas plus rapides. Le processus d’autorisation de nouveaux médicaments prend 5 à 10 ans. Le record est maintenant de 3,5 ans. Il faut aussi préciser quel IA est employé et dans quel contexte. L’IA agentique est puissante, mais la limite ne vient pas du nombre de médicaments à autoriser, mais de la qualité des médicaments. Le problème du développement de nouveaux médicaments reste celui du capital disponible et du capital humain. Pour cette raison, l’industrie a besoin de la rémunération de l’innovation qu’elle obtient aux Etats-Unis.

Est-ce que le chiffre d’affaires de la biotech augmente aussi?

Le chiffre d’affaires augmente, mais cela ne suffit pas si les marges sont insuffisantes. Le chiffre d’affaires augmente parce que les prix sont augmentés, mais le problème tient au fait que l’industrie ne dépend que d’un marché, celui de Etats-Unis.

La Chine n’est-elle pas sur la carte de la biotech?

Il est possible d’enregistrer un chiffre d’affaires en Chine, mais les marges sont encore pires qu’en Europe. Les prix en Chine ne dépassent pas 10 à 15% du niveau atteint aux Etats-Unis. Nous considérons la Chine comme concurrente de nos actifs américains. A mon avis, l’innovation a besoin d’un marché final de taille suffisante. Des progrès d’ingénierie sont possibles, par exemple dans les processus de production, mais tant que le marché final fonctionne mal, je suis sceptique sur sa capacité à présenter de grandes innovations. L’avantage de la Chine réside surtout dans le bas niveau des coûts de recherche. Il nous est possible d’y effectuer des investissements en actions à condition d’y trouver des opportunités. 

Nous investissons sur une base globale, mais la Chine comporte des risques spécifiques.

Il faudra bien sûr analyser le résultat des accords commerciaux en discussion. J’observe que Bristol Myers a lancé son nouvel antidépresseur aux Royaume-Uni à un prix identique à celui des Etats-Unis. Habituellement, le Royaume-Uni est meilleur marché, mais a-t-il encore le choix?

Est-ce qu’à court terme les actions de la biotech dépendront avant tout des fusions et acquisitions?

Les cours en dépendront, mais aussi d’autres facteurs. De nombreuses entreprises ont prouvé que leur propre modèle d’affaires pouvait être rémunérateur, qu’elles étaient récompensées pour l’innovation de leurs nouveaux produits. L’industrie s’appuie sur plusieurs piliers et sur plusieurs dynamiques. Les opportunités sont nombreuses. Argenx est par exemple une entreprise indépendante et profitable avec un très bon pipeline. Les fusions et acquisitions accélèrent ces dynamiques.

Est-ce que la biotech profite des problèmes de la pharma?

Elle profite naturellement de leur manque de croissance organique. C’est un problème organisationnel. La recherche et le développement est associée à un faible probabilité de réussite et non à la taille. Des petites équipes dirigées par de bons leaders et disposant de bonnes incitations à la prise de risque peuvent obtenir de meilleurs résultats que les comités de grands groupes. Le réseau des investisseurs contribue aussi à leurs progrès à travers leurs feedbacks. Le marché des capitaux améliore le processus de sélection. 

BB Biotech se distingue d’abord par le fait d’offrir un capital permanent, puisque nous sommes une entreprise et non un fonds. La question est d’organiser et d’utiliser au mieux ce capital. Cela nous permet d’avoir un horizon d’investissement à plus long terme, entre 3 et 5 ans, qu’un fonds dont l’horizon est de 6 ou 12 mois. Nous pouvons investir dans le cycle à un moment où personne n’est intéressé. Mais il faut être discipliné et prendre ses profits en cas de surévaluation. L’IA nous permet d’avoir cette discipline. L’humain peine à offrir une pareille discipline.

Comment évolue la décote de BB Biotech par rapport à la valeur intrinsèque?

Le cours se rapproche de plus en plus de la valeur intrinsèque. Pendant le Covid, le titre se traitait parfois avec une prime de 30%. Les années 2021-2024 ont été assez difficiles et notre performance est tombée en dessous de l’indice de référence. Nous sommes passés d’une prime de 30% à une décote de 20%. Le tournant s'est produit en 2025 quand la décote a fini l’année à 10%. Elle se situe à 7% en ce moment. 

Nous avons tout ce dont nous avons besoin au plan structurel. Nous distribuons un dividende depuis 13 ans, ce qu’un fonds ne peut se permettre. Nous avons des programmes de rachats d’actions. Notre titre fait partie de l’indice. 

L’industrie est sortie de l’hiver biotech en 2025, quand nous avons surperformé l’indice de 20 points. Les perspectives sont favorables, mais l’environnement macro peut les modifier. Cette année, notre action a de nouveau surperformé l’indice. Notre objectif reste de surperformer le marché sur le long terme.

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