Comment l’IA redonne ses lettres de noblesse au hardware

Gérard Reber

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Selon le responsable des investissements chez Prime Partners Jérôme Schupp, l’IA est en train de bouleverser la dynamique entre acteurs du hardware et du software.

© Miguel Bueno

 


Le constat est chaque jour plus frappant: au sein des valeurs technologiques, les acteurs du hardware, longtemps considérés comme les vilains petits canards du secteur, sont en train de vivre un nouvel âge d’or. Cette période dorée, paradoxalement, ils la doivent à un seul moteur: la montée en puissance de l’intelligence artificielle. La révolution des modèles de langage (LLM) et leur démocratisation remettent en effet au centre du jeu l’importance des actifs physiques, des semi-conducteurs aux infrastructures électriques en passant par les centres de données. 
Et pendant  que des groupes comme NVIDIA, ABB ou Cisco profitent pleinement de cette nouvelle dynamique, plusieurs géants du software traversent une phase d’adaptation plus complexe. Afin de nous aider à déceler les identifier les gagnants du prochain cycle technologique, Jérôme Schupp, responsable des investissements chez Prime Partners, nous décrit les enjeux de cette période de basculement. Entretien.

Après plus de vingt ans de domination quasi incontestée du software – porté par des modèles extrêmement rentables, une forte croissance et des barrières à l’entrée élevées – peut-on parler aujourd’hui d’un retour en grâce du hardware?

Il est en tout cas indéniable que de nombreuses valeurs liées au hardware profitent pleinement de la vague IA actuelle. L’exemple le plus emblématique est probablement celui de Cisco: après l’éclatement de la bulle internet au début des années 2000, le groupe avait traversé une très longue période de désaffection boursière avant de revenir progressivement dans le radar des investisseurs, avec un regain d’intérêt particulièrement marqué ces deux dernières années.

Le phénomène est encore plus évident dans l’univers des semi-conducteurs au vu de l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle générative. Cela dit, depuis le début du mois d’avril, on assiste à la création d’une probable bulle étant donné que les investisseurs se ruent désormais tous sur les mêmes valeurs, même sur des entreprises qui peinaient encore récemment à attirer l’attention.

Assiste-t-on aujourd’hui à un retour d’une véritable logique industrielle dans la tech mondiale, où les actifs physiques, les capacités de production et les infrastructures redeviennent des facteurs déterminants de valorisation boursière?  

Dans le secteur des semi-conducteurs, c’est clairement le cas. Les puces électroniques sont devenues omniprésentes et leurs usages sont aujourd’hui infiniment plus vastes que par le passé, tout comme leurs capacités de calcul. Historiquement, l’industrie des semi-conducteurs était réputée très cyclique: la demande progressait rapidement, les fabricants augmentaient massivement leurs capacités de production, puis au moment où ces nouvelles capacités étaient enfin disponibles, la demande reculait, provoquant une chute des prix.

La situation actuelle est différente. L’intelligence artificielle a envahi tous les secteurs de l’économie – de l’agriculture à l’automobile, en passant par la médecine, l’industrie ou encore celui des services. On ne peut plus parler de cyclicité pour les acteurs dans le hardware.

«Il s’agit probablement d’une tendance de fond, même s’il faut garder à l’esprit que le paysage technologique évolue en permanence et très rapidement.»

Ce retour d’une logique industrielle ne se limite d'ailleurs pas qu’aux semi-conducteurs. L’essor de l’IA entraîne également des besoins gigantesques en énergie, en réseaux électriques et en infrastructures. Des groupes comme ABB illustrent parfaitement cette tendance, avec des carnets de commandes en forte hausse et un parcours boursier impressionnant. Même constat pour Prysmian, spécialiste des câbles destinés aussi bien à la distribution d’électricité qu’aux communications.

Le phénomène bénéficie aussi à des acteurs comme GE Vernova ou Siemens Energy, notamment actifs dans la fabrication de turbines et d’équipements énergétiques indispensables à cette nouvelle économie numérique extrêmement énergivore. On pourrait même encore citer l’exemple de Caterpillar, dont les équipements sont utilisés dans la construction des centres de données nécessaires au déploiement massif de l’intelligence artificielle.

Peut-on s’attendre à une tendance structurelle durable ou à un cycle temporaire et  essentiellement concentré sur certains secteurs (semi-conducteurs, infrastructures de calcul, équipements utiles aux IA, etc)?

Il s’agit probablement d’une tendance de fond, même s’il faut garder à l’esprit que le paysage technologique évolue en permanence et très rapidement. Les «Magnificent Seven» ont par exemple été vite rejoints, en termes d’importance boursière, par Broadcom, devenu un acteur incontournable de la chaîne de valeur liée à l’IA.

Précisons également que les trajectoires boursières de ces grands groupes divergent fortement depuis plusieurs trimestres. L’exemple d’Alphabet est particulièrement révélateur. Début 2025, certains observateurs estimaient que Google Search allait se faire dévorer par ChatGPT. Or le titre Alphabet a rebondi de 154% au cours de la dernière année, surperformant largement les autres géants de la tech. Il titille désormais Nvidia en termes de capitalisation boursière. Quant à Apple, avant le lancement de ses services digitaux, le géant de Cupertino était perçu avant tout comme une valeur «commodities» et donc faiblement valorisée.

La stratégie de chaque entreprise est donc clé. La grande difficulté actuelle est d’identifier qui sortira vainqueur de cette course à l’intelligence artificielle. Alors que tous les grands groupes technologiques y investissent des centaines de milliards, nul ne peut dire avec certitude lesquels en sortiront durablement renforcés. L’exemple récent d’Alphabet en est la parfaite illustration.

Ce qui paraît plus sûr, en revanche, c’est que la demande en semi-conducteurs, en puissance de calcul et en infrastructures restera élevée. Mais même là, la question centrale demeure ouverte: quels acteurs seront capables de fournir les meilleurs produits, en quantité suffisante, au bon moment et avec des marges attractives?

«L’intelligence artificielle bouleverse effectivement les modèles d’affaires de nombreuses sociétés du software, en remettant en question certains avantages concurrentiels établis depuis des années.»

En baisse lors de la présentation de ces derniers résultats, Logitech semble avoir déçu les investisseurs…

Depuis le début de l’année, il faut tout de même relever que les investisseurs ne réagissent pas systématiquement positivement, même en cas de bons résultats. Pour qu’un titre progresse, toutes les planètes doivent être alignées: croissance, marges, perspectives et niveau de valorisation. Il n’est donc pas rare de voir une société publier d’excellents chiffres sans que son action ne réagisse favorablement, voire qu’elle recule.

Concernant le cas spécifique de Logitech, il est important de rappeler que le groupe évolue dans un secteur à croissance relativement modérée. Malgré un niveau d’innovation élevé, l’entreprise vise une croissance moyenne d’environ 5%. Pour les prochains trimestres, elle anticipe d’ailleurs une progression légèrement inférieure à ce rythme.

Il faut également noter que la diversité de produits du groupe peut avoir un impact important sur la rentabilité. Or celle-ci dépasse actuellement les objectifs fixés par Logitech, ce qui rendra probablement plus difficile une amélioration significative supplémentaire dans les prochains trimestres.

À l’inverse les Salesforce, Shopify, et d’autres rois du software encaissent plutôt mal l’arrivée des IA… Est-ce la fin de l’âge d’or du software, longtemps résumé par la célèbre formule «Software is eating the world»?

C’est précisément pour cette raison qu’il faut se méfier des grandes affirmations et des tendances présentées comme irréversibles. L’intelligence artificielle bouleverse effectivement les modèles d’affaires de nombreuses sociétés du software, en remettant en question certains avantages concurrentiels établis depuis des années.

Mais la plupart de ces groupes parviendront naturellement à tirer leurs épingles du jeu et à intégrer l’IA dans leurs propres activités. On peut à ce titre faire un parallèle avec Logitech, annoncé à plusieurs reprises comme condamné au cours des dernières décennies.

Le hardware couvre aujourd’hui de nombreux segments – semi-conducteurs, équipements technologiques, infrastructures électriques ou encore centres de données. Quels sont les secteurs les plus prometteurs?

Je pense qu’ils le sont tous, car ils sont étroitement liés les uns aux autres. Les thèmes liés à la technologie – et plus particulièrement aux semi-conducteurs – ainsi qu’aux infrastructures électriques ont été parmi les investissements les plus porteurs en 2025, mais aussi depuis le début de l’année. Ils devraient continuer à offrir de bonnes perspectives, mais pas dans de telles proportions.

Depuis début avril, ces secteurs ont d’ailleurs quasiment monopolisé l’attention des investisseurs. Cela s’explique par le fait que les besoins en puces électroniques toujours plus puissantes – et produites en quantités croissantes – continuent d’augmenter fortement. Cette dynamique soutient à la fois la croissance du secteur des semi-conducteurs et celle des infrastructures énergétiques.

Les centres de données liés à l’intelligence artificielle consomment en effet des quantités considérables d’électricité, alors même que les prix de l’énergie poursuivent leur hausse aux États-Unis. Dans ce contexte, certains producteurs d’électricité évoquent même un nouvel âge d’or pour leur industrie.

Et dans le software, quels acteurs présentent le meilleur potentiel de rebond?

Microsoft ne devrait en principe pas avoir dit son dernier mot. Le groupe dispose d’une puissance financière et d’une rentabilité qui lui permettent plus facilement que d’autres d’investir massivement dans l’intelligence artificielle. La grande question reste toutefois de savoir si ces investissements généreront à terme une rentabilité suffisante. Pour l’instant, ils permettent surtout d’accélérer la croissance, mais pas de répondre encore à cette question.

En Europe, SAP, qui a subi la défiance des investisseurs ces derniers trimestres, continue pourtant d’afficher une forte croissance dans le cloud, sans devoir participer à la même course aux investissements massifs que les géants américains. Cette situation lui permet d’augmenter sensiblement son free cash flow et de lancer des programmes de rachats d’actions. À l’inverse, plusieurs concurrents américains – comme Oracle notamment – voient leur endettement exploser. Reste désormais à savoir quand les investisseurs seront suffisamment rassurés par le modèle proposé par SAP pour revenir plus franchement sur le titre.

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