30 à 40 caisses de pension disparaissent en moyenne chaque année

Yves Hulmann

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Pour Markus Wirth, CEO de Complementa, la diminution du nombre de caisses de pension en Suisse est liée aux exigences toujours plus élevées en matière de gestion.

 

Complementa est spécialisée dans l’accompagnement des caisses de pension dans le domaine de la gestion financière. Rachetée par la Banque cantonale de Zurich (ZKB) en 2024, la société basée à St-Gall réalise aussi régulièrement des études consacrées à la prévoyance, notamment celle qui évalue la situation des caisses de pension appellée «Risiko Check-Up»1, publiée chaque année en mai et septembre. Markus Wirth, CEO de Complementa depuis septembre 2024, s’exprime sur les attentes des caisses de pension concernant les marchés privés et le rôle des placements alternatifs au sein des portefeuilles. Il aborde aussi la question de l’impact sur les investissements d’un possible retour aux taux négatifs en Suisse et, plus généralement, de la remise en question d’un ordre fondé sur des règles et des valeurs.

Complementa compte plus de 200 clients en rapport avec le domaine de la prévoyance et fait état de 270 milliards de francs d’«Assets under Service». De quelles prestations s’agit-il principalement?

Nous offrons essentiellement des services de reporting, de contrôle et de conseil en matière d’investissement. Dans le cadre de notre contrôle des risques, nous réalisons chaque année une étude approfondie sur la situation des caisses de pension suisses. L’étude, qui a été publiée en septembre, couvre environ 80% des actifs des caisses de pension. Outre les petites et grandes caisses de pension, nous comptons aussi parmi nos clients des compagnies d’assurance, des caisses d’assurance maladie, des fondations et des family offices.

Beaucoup de petites caisses de pension en Suisse sont encore organisées sous forme de milice. Anticipez-vous un mouvement de consolidation au cours des prochaines années?

Sur les quelque 1'300 institutions de prévoyance que compte actuellement la Suisse, 30 à 40 caisses de pension disparaissent en moyenne chaque année. Souvent, elles rejoignent d’autres structures telles que des fondations collectives ou alors deux caisses fusionnent à la suite d’une fusion d’entreprises. À mon avis, la diminution du nombre de caisses est également liée aux exigences toujours plus élevées en matière de gestion des institutions de prévoyance. Il devient de plus en plus difficile de trouver des membres pour les conseils de fondation ou de confier la gestion d’une caisse à titre accessoire à un employé de l’entreprise concernée. Je pense que cette évolution va se poursuivre.

Il y a eu ces dernières années une tendance à une plus large diversification des placements, en s’éloignant du modèle traditionnel 60/40 et pour inclure une plus grande diversité de catégories d’actifs comme les marchés privés, les infrastructures, etc. Avez-vous davantage de demande de conseils en rapport avec ces domaines?

Oui. L’un des grands défis de ces dix dernières années en matière d’investissement a été le contexte de taux d’intérêt bas. Il fallait trouver d’autres sources de rendement et commencer par les découvrir ou mieux les comprendre. Nous recevons donc souvent des demandes de conseil sur les investissements au sujet des marchés privés, tels que le capital-investissement ou les infrastructures.

Selon l’étude Risiko Check-Up 2025, les infrastructures ont désormais détrôné le private equity au sein des placements dits alternatifs. Pour autant, la part allouée aux infrastructures n’atteint que 2,7% en moyenne, comparée à un total de 10,1% pour l’ensemble des placements alternatifs. Comment expliquez-vous que la part allouée à ces catégories d’actifs n’atteigne toujours qu’un dixième de l’ensemble des portefeuilles, alors que l’accès aux placements dans le private equity ou dans les infrastructures est beaucoup plus facile qu’il y a dix ou vingt ans?

Les placements alternatifs constituent une catégorie d’investissement activement utilisée par la plupart des caisses: le «Risiko Check-Up 2025» montre que 80% de toutes les caisses détiennent des placements alternatifs. 28% des caisses y investissent plus de 10% de leur fortune, et 13% plus de 15%. Les grandes différences dans les parts des placements alternatifs s’expliquent notamment par le fait que la caisse doit, avant d’investir, comprendre dans quelles classes d’actifs elle investit, quel est le potentiel de rendement et quels sont les risques, tels que l’illiquidité. Cela demande beaucoup de travail et ce n’est pas toujours rentable pour toutes les sous-catégories, compte tenu de la part généralement faible qu’elles représentent dans la fortune totale. À cela s’ajoute le fait que la constitution d’un portefeuille d’investissements alternatifs prend du temps et que toutes les caisses n’ont pas encore atteint la valeur cible visée.

«80% de toutes les caisses de pension détiennent des placements alternatifs. 28% des caisses y investissent plus de 10% de leur fortune, et 13% plus de 15%.»

A l’approche de l’annonce de la décision de politique monétaire de la BNS de fin septembre, beaucoup d’attention a été portée au sujet d’un possible retour aux taux négatifs en Suisse. Est-ce un sujet de préoccupation pour vos clients?

C’est bien sûr un sujet qui préoccupe de nombreuses personnes responsables dans le domaine des investissements. Par rapport à la situation de décembre 2014, lorsque la BNS a introduit un taux d’intérêt négatif de -0,25% sur les avoirs à vue auprès de la Banque nationale, puis l’a abaissé à -0,75 % en janvier 2015, il existe toutefois une grande différence aujourd’hui: les experts en placement ont déjà acquis de l’expérience avec les taux d’intérêt négatifs. Les caisses de pension sont déjà préparées à une telle situation - qu’elle se produise ou non. En fait, nous sommes déjà de retour aux taux d’intérêt négatifs. Nous observons ainsi la perception de frais sur les avoirs des comptes de liquidités.

«Il devient de plus en plus difficile de trouver des membres pour les conseils de fondation ou de confier la gestion d’une caisse à titre accessoire à un employé de l’entreprise concernée.»

Un aspect qui préoccupe davantage les caisses de pension est la perte d’importance d’un ordre fondé sur des règles et des valeurs. Si ces règles, qui constituent la base du commerce et de toutes sortes de décisions d’investissement, ne sont plus respectées ou sont constamment redéfinies, cela devient un facteur d’incertitude, en particulier pour les acteurs qui doivent prendre des décisions d’investissement à long terme.

L’évolution des taux d’intérêt aux Etats-Unis cette année est aussi un facteur d’incertitude pour les caisses de pension qui investissent près du tiers (31,1% selon Risiko Check-Up 2025) de leurs avoirs dans des titres à revenu fixe. Après avoir chuté à près de 4% début avril, les taux des emprunts d’Etat à 10 ans aux Etats-Unis sont ensuite remontés à 4,6% fin mai, avant de retomber aux environs de 4,1% à la mi-septembre. Ce facteur d’incertitude est-il plus important qu’auparavant?

Les gestionnaires de caisses de pension ont l’habitude de faire face aux fluctuations des taux d’intérêt. Le mieux est de poursuivre sa propre stratégie et de gérer les placements à long terme. Plus encore que le risque de taux d’intérêt, il a fallu cette année tenir compte des risques liés aux fluctuations monétaires, notamment dans le contexte de la dépréciation du dollar américain (-12%). Une grande partie des caisses de pension se protège en partie contre les fluctuations monétaires par des couvertures de change, ce qui entraîne toutefois des coûts qui annulent l’avantage d’un taux d’intérêt comparativement plus élevé.

«Les experts en placement ont déjà acquis de l’expérience avec les taux d’intérêt négatifs. Les caisses de pension sont déjà préparées à une telle situation - qu’elle se produise ou non.»

Une autre thématique incontournable cette année a été la poursuite des développements en lien avec l’IA. Quels sont les développements technologiques qui affectent le plus votre domaine?

L’IA est par exemple utilisée pour analyser des rapports ou des travaux de recherche, ou pour faciliter divers processus. Nous n’en sommes encore qu’au début.

Dans le cadre de la numérisation, je trouve également passionnants les développements liés à la technologie des chaînes de bloc («blockchain») et à la tokénisation. Cela a, par exemple, un impact sur la manière dont certains actifs - jusqu’ici peu liquides ou difficiles à transférer - peuvent être négociés et conservés efficacement. Cela peut être le cas pour les biens matériels, le capital-investissement ou tous types d’actifs.


 

1https://complementa.ch/en/risk-check-up/

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