Les taux remontent enfin

Philipp Bärtschi, J. Safra Sarasin

3 minutes de lecture

Tandis que le reste du monde se redresse, l’économie américaine devrait légèrement ralentir.

Au cours des dernières semaines, les taux d’intérêt ont sensiblement augmenté partout dans le monde. Les investisseurs prévoient que la Réserve fédérale américaine poursuivra la normalisation de sa politique monétaire, avec une nouvelle hausse en décembre après le resserrement de mercredi dernier. Malgré de fortes disparités d’une région à l’autre, la croissance mondiale semble suffisamment forte pour faire face à ces hausses des taux. L'inflation devrait progressivement augmenter, sans pour autant déraper si les banques centrales parviennent à ajuster leur politique à temps. Si le contexte reste peu propice aux obligations, les actifs réels tels que les actions ou les matières premières devraient évoluer favorablement dans cet environnement.

Rétrospective: les taux d’intérêt en hausse

Après être restés stables depuis le mois de février, les taux américains à long terme sont remontés nettement au-dessus de la barre des 3% en septembre, mettant un terme à une tendance baissière de plusieurs années. Le principal catalyseur de cette hausse a été une déclaration de J. Powell, le président de la Réserve fédérale, qui a clairement affirmé que les taux seraient encore en deçà du niveau «neutre».

Les taux américains rompent avec la tendance baissière
Source: Datastream, J. Safra Sarasin, 11.10.2018

S’il ne faut pas se baser sur cette récente évolution pour extrapoler l’avenir, la vigueur de la croissance aux États-Unis et la lente progression de l’inflation indiquent que les investisseurs doivent se préparer à davantage de hausses de taux que prévu.

Fortes disparités de croissance au niveau mondial

Fini le temps de l’expansion mondiale synchrone. Le climat ne pourrait pas être plus différent d’une région du monde à l’autre. Alors que l’économie américaine est en plein essor sous l’effet d’importantes mesures de relance budgétaire, la Chine connaît un ralentissement significatif. L'indice des directeurs des achats est déjà descendu à près de 50, à la limite entre expansion et contraction.

Chine: net ralentissement de la croissance
Source: Datastream, 11.10.2018

Plusieurs autres pays émergents se trouvent également au bord de la récession, plombés depuis le printemps par d’importantes sorties de capitaux, la dépréciation de leur devise et la hausse des taux d’intérêt. Loin de rester les bras croisés, le gouvernement chinois s’est déjà attelé depuis plusieurs mois à améliorer les conditions monétaires. De nouvelles mesures de relance budgétaire sont d’ailleurs à prévoir, notamment pour atténuer l’impact du conflit commercial avec les États-Unis.

L’économie européenne se trouve à mi-chemin. La croissance a ralenti depuis la fin de l'année dernière, mais reste proche de la tendance de long terme. Les données les plus récentes laissent présager une stabilisation, en particulier en Allemagne. La dépréciation de l’euro devrait soutenir les exportations et la faiblesse persistante des taux d'intérêt l’investissement. Toutefois, les tensions politiques en Italie pourraient freiner la reprise et avoir un impact négatif sur le climat des affaires.

La Réserve fédérale américaine continue de relever ses taux

Dans ce contexte, la Réserve fédérale américaine continuera de relever les taux d’intérêt. Tant que la croissance reste supérieure à la tendance et que l’inflation est orientée à la hausse, elle ne marquera pas de pause. Le récent renchérissement de l’énergie devrait la conforter dans ses prévisions. Nous continuons donc de prévoir trois hausses de taux l'an prochain. Leur nombre pourrait même être plus élevé que prévu, certainement pas moins. C’est également ce que le marché obligataire semble indiquer.

Légère pentification des courbes de taux
Source: Datastream, J. Safra Sarasin, 11.10.2018

Au cours des derniers jours, la courbe des taux s’est pentifiée, indiquant que les investisseurs prévoient que la banque centrale relèvera davantage ses taux d’intérêt. Comme nous anticipons des hausses graduelles des taux, la courbe pourrait se pentifier davantage à court terme. Le potentiel de hausse des taux d’intérêt à long terme semble toutefois limité et notre duration sur les marchés en USD est donc proche de la neutralité. La situation est différente en Europe, où le potentiel de hausse est encore important. Nous maintenons donc une position courte en duration dans les portefeuilles en CHF et en EUR.

Sélection des obligations

La hausse des taux d’intérêt et la normalisation de la politique monétaire nous incitent à la prudence sur les marchés du crédit. Les primes de risque de crédit sont modestes tant sur les marchés développés que dans les pays émergents. Du fait de la volatilité de ces derniers mois, différentes possibilités s’offrent à nous. Plusieurs devises émergentes comme le rouble russe affichent une valorisation intéressante. Les obligations des banques européennes, qui ont souffert de la hausse des taux d’intérêt en Italie et des inquiétudes concernant l’Europe, semblent également attrayantes. La majeure partie des opportunités sur le segment obligataire sont toutefois davantage de nature tactique que long terme.

La hausse des taux s’accompagne d’une rotation sur les marchés d’actions.

Les hausses des taux sont généralement source de volatilité sur les marchés d’actions. Les investisseurs se demandent en effet si la valorisation du marché se justifie toujours avec des taux d’intérêt plus élevés. Cependant, tant que la hausse des taux d’intérêt reste limitée, son incidence sur la performance est globalement positive, car elle signale une accélération de la croissance et une hausse des bénéfices. Dans le passé, ce n’est que lorsque les taux d’intérêt américains ont dépassé les 3,5% que la performance est ensuite devenue négative. Au niveau sectoriel, lorsque les taux d’intérêt augmentent, on observe généralement un mouvement de rotation en faveur des actions qui bénéficient d’une augmentation de la croissance nominale et au détriment des titres s’apparentant à des obligations («Bond-Proxies»), qui profitent d’un environnement de taux bas. Outre les valeurs industrielles, qui devraient avoir de plus en plus les faveurs des investisseurs, les secteurs de l'énergie et des matériaux sont également intéressants. Ces secteurs profitent également du récent renchérissement des matières premières. Nous restons prudents à l’égard des biens de consommation et des actions immobilières, qui pâtissent nettement de la hausse des taux d’intérêt. Au niveau régional, l’augmentation mondiale des taux d’intérêt devrait favoriser les marchés hors États-Unis, restés à la traîne cette année.

Hausse des prix des matières premières et de l’énergie
Source: Datastream, J. Safra Sarasin, 11.10.2018
Allocation d’actifs: perspectives prometteuses

La récente hausse des taux nous semble encourageante et nous maintenons donc notre stratégie de placement. Les écarts de croissance devraient se réduire au cours des prochains trimestres. Tandis que le reste du monde se redresse, l’économie américaine devrait légèrement ralentir, si bien que la croissance mondiale restera robuste en 2019. Les profits des entreprises augmentant, les marchés d’actions recèlent encore un potentiel de hausse. Nos portefeuilles mixtes surpondèrent les actions et sous-pondèrent les obligations. La sélectivité est de rigueur tant pour les actions que pour les obligations, la hausse des taux s’accompagnant généralement de volatilité. Afin de protéger davantage le portefeuille contre les fluctuations des cours, nous continuons de surpondérer les placements alternatifs, y compris les matières premières.