ESG et émetteurs souverains: il n’existe pas de modèle unique

Ricardo Adrogué, Barings

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La manière dont les critères ESG sont intégrés dans l’analyse des émetteurs souverains manque encore de cohérence.


©Keystone

Au cours de la dernière décennie, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) ont pris une place centrale dans de nombreuses stratégies d’investissement. Cependant, la manière dont ils sont intégrés dans l’analyse des émetteurs souverains manque encore de cohérence. Les critères ESG ne peuvent se résumer à quelques modèles ou compilations de données. Ils doivent être considérés au cas par cas en mettant l’accent sur ce qui permet de créer des institutions durables afin d’identifier les pays dont les politiques mènent à une croissance et des rendements durables pour les investisseurs.

Lorsqu’il s’agit de prévoir la durée des périodes de croissance, les économistes ont tendance à se concentrer sur la qualité institutionnelle, et en particulier sur la résilience des institutions d’un pays aux conflits et aux défis. Par exemple, l’amélioration de la qualité du régime politique d’un pays s’est avérée être un indicateur important d’accélération de la croissance économique. De plus, il a été démontré qu’une réforme économique globale est un indicateur important d’une accélération soutenue de la croissance économique. Par conséquent, la qualité de l’élaboration des politiques d’un pays, en termes de gestion durable de la richesse environnementale, de promotion du progrès social et de développement d’institutions résilientes favorisant la croissance, est essentielle à la fois pour favoriser le rendement à long terme des clients et pour améliorer les conditions de vie des citoyens. Quels sont donc de bons indicateurs de périodes de croissance durable?

De nombreuses études et les publications sur la façon dont certains
facteurs sont liés à la croissance se révèlent être contradictoires.

De nombreux indicateurs ESG traditionnels mesurent les résultats plutôt que les causes profondes. Cette approche est assez limitée car les résultats sont rarement susceptibles de révéler davantage d’informations sur un pays que les indicateurs économiques habituels, comme le PIB par habitant. Il est donc plutôt avantageux d’explorer des indicateurs qui peuvent mieux prédire la croissance à moyen et à long terme, ainsi que la performance financière et celle du développement.

Le défi est qu’il peut être très difficile d’établir à la fois la corrélation et la causalité. De nombreuses études et les publications sur la façon dont certains facteurs sont (ou ne sont pas) liés à la croissance et au développement se révèlent être contradictoires. Par exemple, lorsqu’il s’agit de mesures de l’inégalité, les recherches dans le domaine des critères ESG s’appuient souvent sur des mesures comme le coefficient de Gini, l’accès aux soins de santé et les inégalités de revenu entre les sexes. Mais celles-ci peuvent être trompeuses: l’inégalité des revenus est-elle le moteur de l’inégalité politique, qui à son tour est le moteur de la croissance et du développement? Ou, est-ce l’inégalité des droits politiques qui est à l’origine de l’inégalité économique, qui à son tour affecte la croissance et le développement? Les recherches semblent présenter des preuves contradictoires à ce sujet.

On compense parfois un manque de données en extrapolant
ou en faisant la moyenne d’autres données existantes.

Par conséquent, il est important de se garder de tirer des conclusions telles que «des scores ESG élevés entraînent des spreads plus serrés» ou «les entreprises qui obtiennent de meilleurs scores ESG sont situées dans les pays qui obtiennent de meilleurs scores ESG», surtout lorsque la corrélation et la cause n’ont pas été correctement établies. Ce type de conclusions peut conduire à des déclarations tautologiques telles que «les pays riches dont les spreads sont plus serrés ont de meilleurs scores ESG parce qu’ils ont choisi des indicateurs ESG qui reflètent la richesse des pays».

Il convient également d’éviter l’utilisation de données erronées. Bien que cela puisse sembler évident, lorsqu’il s’agit des critères ESG, les données ne sont pas toujours exactes. On compense parfois un manque de données en extrapolant ou en faisant la moyenne d’autres données existantes, ce qui peut mener à des conclusions trompeuses. Certaines études ont mis en évidence des cas où des données provenant de sources multiples ont été remaniées, puis utilisées pour établir de nouveaux classements et variables composites qui sont souvent moins significatifs que les données initiales, et dans certains cas, ces données sont comptées en double ou triple pour produire une notation ESG. Un exemple très intéressant est l’utilisation de l’indice Notre Dame Global Adaptation Index et le chevauchement entre sa composante «Readiness» et les indicateurs de gouvernance de la Banque mondiale.

Il est utile de considérer la résilience des politiques face
aux chocs liés au climat dans le cadre d’une analyse ESG plus large.

Autre indicateur, les facteurs environnementaux. Ceux-ci sont particulièrement difficiles à analyser, car la situation environnementale d’un pays est fortement liée à l’action collective mondiale. Il est donc très compliqué d’analyser la politique environnementale au niveau d’un pays. C’est particulièrement vrai pour les marchés émergents qui sont touchés de façon disproportionnée par les détériorations des conditions environnementales qui résultent du changement climatique. Néanmoins, il est tout de même utile de considérer la résilience des politiques face aux chocs liés au climat dans le cadre d’une analyse ESG plus large.

Finalement, l’application de standards ESG inadaptés ou non pertinents pour les pays en développement constitue un autre piège fréquent de l’analyse ESG. Lorsqu’on analyse aujourd’hui les mécanismes institutionnels d’un pays (et qu’on se forme une opinion sur la nécessité pour le gouvernement d’un pays de changer ou d’évoluer) il est important de tenir compte du problème que l’institution a initialement résolu. Dans le même ordre d’idées, de nombreuses institutions des marchés émergents entretiennent des liens très étroits, voire une dépendance, à l’égard de leurs anciennes métropoles coloniales. En fait, les chercheurs étudient depuis longtemps cette dépendance issue de l’héritage historique des pays. Il ne s’agit pas de justifier le statu quo, mais de mieux analyser la durabilité des réformes.