La tokenisation des actifs financiers a progressé par étapes, en commençant par les instruments les plus simples à transposer sur blockchain: les stablecoins ont répliqué la monnaie, les produits adossés à l'or ont numérisé une matière première standardisée, puis les fonds monétaires et les obligations d'Etat ont apporté du rendement directement accessible sur les réseaux. Une nouvelle phase s'ouvre désormais: celle des actions tokenisées.
Le marché reste marginal, mais sa croissance est spectaculaire. En un an, la valeur des actions et ETF tokenisés est passée d'environ 378 millions à plus de 2,1 milliards de dollars, soit une progression proche de 470%. Les transferts mensuels dépassent désormais 8 milliards de dollars, et les titres représentés sur blockchain se comptent en milliers.
L'exercice est toutefois plus exigeant que pour l'or ou la dette souveraine. Une action tokenisée doit représenter un titre financier identifiable, avec ses droits économiques, voire ses dividendes et ses droits de vote, tout en pouvant être transférée sur une infrastructure blockchain sans perdre son statut réglementaire.
Contrairement à un bitcoin, une action ne peut pas circuler librement entre des portefeuilles anonymes; l'infrastructure de marché doit en connaître à tout moment le bénéficiaire effectif et adopte des procédures habituelles de KYC et de lutte contre le blanchiment. Cette contrainte rogne la liberté habituellement associée à la blockchain, mais elle conditionne l'intégration aux marchés réglementés européens. Depuis mars 2023, le régime pilote DLT de l'UE autorise des plateformes dédiées de négociation et de règlement-livraison sur blockchain et fait office de laboratoire réglementaire, malgré une adoption encore limitée.
La véritable rupture pourrait néanmoins venir de la finance décentralisée. Une fois inscrites sur blockchain, les actions tokenisées peuvent servir de collatéral pour emprunter des stablecoins, alimenter des pools de liquidité ou couvrir des positions sur produits dérivés.
Ondo illustre les deux faces de cette convergence: ses titres tokenisés ont vocation à être intégrés à des protocoles de prêt et à des marchés de contrats perpétuels, et la société vient de lancer un modèle aligné sur les exigences réglementaires de la SEC. Certains produits répliquant des ETF servent déjà de marge pour négocier des dérivés avec effet de levier.
Ces produits ne sont toutefois pas sans risques. La plupart des tokens actuellement en circulation n'offrent qu'une exposition au prix, sans droits d'actionnaire; l'investisseur porte un risque de contrepartie sur l'émetteur et son dépositaire, les cours peuvent diverger du sous-jacent en dehors des heures de marché, et la liquidité reste fragmentée entre émetteurs et blockchains.
Les grandes places financières accélèrent en réponse. En mars 2026, la SEC a autorisé Nasdaq à proposer le règlement de certaines actions du Russell 1000 et de grands ETF sous forme tokenisée, via l'infrastructure de la Depository Trust Company. Au Royaume-Uni, London Stock Exchange Group développe un Digital Securities Depository destiné au règlement sur blockchain des obligations, actions et actifs privés, avec un premier déploiement prévu en 2026, sous réserve d'autorisation réglementaire.
Après les obligations d'Etat et l'or, les actions constituent donc la prochaine frontière des Real World Assets (RWA). Leur succès dépendra principalement de la capacité à réunir identité réglementaire, liquidité, droits de propriété et compatibilité avec la DeFi.