Dans un monde empreint d’incertitude, il est essentiel de s’appuyer sur des piliers solides. Pour les investisseurs, le double bouleversement que constituent l’instabilité géopolitique et la transformation technologique souligne l’intérêt des actifs tangibles (ou «réels»).
Ce contexte incite en effet à privilégier les actifs dont la valeur intrinsèque découle de leurs propriétés physiques, tels que les métaux précieux et l’immobilier, ou les actions de secteurs offrant une exposition à des actifs tangibles, notamment l’extraction minière, l’énergie, les transports et les infrastructures d’énergie renouvelable.
Ces actifs possèdent à la fois un potentiel de croissance et des caractéristiques défensives. D’une part, ils s’avèrent essentiels à la mise en place de nouvelles infrastructures numériques et physiques à l’ère de la priorité à l’«autonomie stratégique», qui requiert des investissements massifs – notamment dans les réseaux électriques et les centres de données.
D’autre part, l’exposition aux actifs tangibles offre une protection contre les phénomènes de rupture induits par l’IA que subissent de nombreux modèles économiques, ainsi que contre les tendances de long terme qui érodent la valeur des actifs pouvant être créés sans limite par les Etats.
Les entreprises disposant d’actifs liés à des infrastructures de qualité bénéficient de barrières à l’entrée importantes.
Pour illustrer ce constat, on parle d’effet «Halo»: des actifs lourds, affichant une faible obsolescence. La pertinence économique des actifs physiques contraste avec la menace qui pèse sur les entreprises offrant des biens et services non tangibles, très exposées à la concurrence induite par ces phénomènes de rupture. A titre d’exemple, on peut citer la correction appelée «SaaSpocalypse» qui a touché le segment des logiciels en tant que service (SaaS) en début d’année.
Dans ce contexte, les entreprises disposant d’actifs liés à des infrastructures de qualité bénéficient de barrières à l’entrée importantes. Celles qui possèdent des actifs physiques essentiels sont également en mesure d’offrir des augmentations de dividendes égales ou supérieures à l’inflation, ce qui favorise l’appréciation du capital à long terme. Cet aspect n’est pas négligeable compte tenu de l’inflation générée par la perturbation des chaînes logistiques et les tensions commerciales, alors que l’économie mondiale se fragmente en blocs rivaux.
Ces tensions stimulent par ailleurs la demande de biens matériels. Comme l’a souligné le Premier ministre canadien, Mark Carney, dans un discours prononcé au Forum économique mondial de Davos en janvier, les pays prennent conscience de la nécessité de rapatrier la production des biens industriels essentiels: «De nombreux pays parviennent à la même conclusion: ils doivent renforcer leur autonomie stratégique dans les domaines de l’énergie, de l’alimentation, des minerais critiques, de la finance et des chaînes d’approvisionnement». Les tensions géopolitiques récentes confirment cette dynamique.
En Europe, l’Allemagne a par exemple engagé un programme d’investissement de 1000 milliards d’euros dans les infrastructures et la défense. Cette initiative vise à moderniser les réseaux de transport, les systèmes énergétiques et les infrastructures numériques du pays, tout en renforçant sensiblement ses capacités de défense face à la montée des tensions géopolitiques.
De plus, la rivalité multipolaire du nouvel ordre mondial — qualifiée de «rupture» par Carney — a incité les pays de l’OTAN à adopter l’objectif d’investir 5% de leur PIB dans la défense et la sécurité d’ici 2035, dont 1,5% dans les infrastructures liées à la sécurité, la cyber-résilience et la logistique.
Mais cette «frénésie» de dépenses s’accompagne d’une explosion des déficits, notamment aux Etats-Unis, en Europe et au Japon. En d’autres termes, les dirigeants politiques sont de plus en plus dépendants de la dette. Ce contexte suscite dès lors des inquiétudes quant à la «dominance budgétaire» – autrement dit la pression politique visant à plafonner les taux d’intérêt afin que l’endettement public demeure soutenable.
Si l’on ajoute le risque d’ingérence des dirigeants politiques dans des institutions clés, il en résulte un risque de dépréciation monétaire qui soutient la demande de métaux précieux et de biens immobiliers. De son côté, l’or joue un rôle de couverture contre la volatilité et l’incertitude grâce à sa rareté. Si l’on rassemblait tout l’or extrait dans l’histoire de l’humanité au même endroit, cet or tiendrait dans un cube de 22 mètres de côté. Le récent repli du métal jaune peut ainsi offrir un point d’entrée intéressant.
L’immobilier européen fournit également une diversification efficace. Le contexte de bouleversements géopolitiques renforce notamment l’attrait de l’immobilier en Suisse, où les prix résidentiels progressent, les immeubles neufs et situés en centre-ville étant particulièrement recherchés.
Les investisseurs peuvent également cibler les actions offrant une exposition aux actifs réels, en privilégiant les entreprises qui bâtiront les piliers de l’économie de demain. De fait, la concentration croissante des chaînes d’approvisionnement en matériaux critiques et l’accélération du rythme de l’électrification renforcent les arguments en faveur des actifs tangibles.
En conclusion, les investisseurs positionnés sur les moteurs de valeur sous-jacents seront bien placés pour affronter la complexité de cette nouvelle ère, car dans un monde où l’immatériel est de plus en plus vulnérable aux phénomènes de rupture, les actifs réels s’avèrent incontournables.