Après l’IA, les secteurs cycliques vont prendre le relais

Emmanuel Garessus

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Paul Jackson, d’Invesco, apprécie la Chine et ses pays satellites ainsi que l’Europe, bénéficiaire de la future reprise économique mondiale.

 

Malgré un premier semestre marqué par une hausse de l’inflation, la fermeture du Détroit d’Ormuz et de nombreux conflits, les marchés d’actions sont demeurés bien orientés. Ils le sont encore mieux après l’accord avec l’Iran. Les valeurs américaines, emmenées par l’IA, mènent le bal ainsi que des marchés émergents tels que Taïwan et la Corée du Sud. Les prochains mois prolongeront-ils ces tendances? Paul Jackson, responsable de la stratégie globale auprès d’Invesco, répond aux questions d’Allnews:

Est-ce que l’afflux d’IPO et les nombreux appels de fonds ne traduisent pas un déséquilibre entre l’épargne et l’investissement qui conduira à une hausse des taux d’intérêt?

Le problème tient essentiellement aux gouvernements qui ont besoin d’énormes financements en ce moment. Il est vrai que les marchés devront absorber des entrées en bourse massives, même si celle de SpaceX sera inférieure à celle d’Aramco. Ce trimestre, les levées de fonds aux Etats-Unis atteindront environ 100 milliards de dollars, dont 80 milliards pour SpaceX. Ce montant reste inférieur au premier trimestre 2021. 

Les montants à absorber resteront supérieurs à la moyenne ces prochains trimestres, mais sans dépasser les records historiques. Par rapport à la taille du marché américain, les IPOs ne dépassent pas 0,15% de la capitalisation boursière ce trimestre. Ces récoltes de fonds n’ont donc rien d’anormal. Les IPOs sont à mettre aussi en relation avec des mouvements inverses – des sociétés vers les investisseurs -à travers les versements de dividendes et les rachats d’actions aux Etats-Unis. L’impact sur les indices sera donc limité.

Est-ce que cela change la composition des portefeuilles, dans la mesure où l’intérêt est porté toujours davantage vers l’IA et la Tech américaines, alors qu’il est moindre vers la Suisse et l’Europe?

L’an dernier, les investisseurs étaient friands de titres européens et durant les deux premiers mois de 2026 ils n’étaient guère attirés par la Tech. Le thème le plus à la mode était davantage celui de l’accélération économique, si bien que les valeurs de croissance et l’IA passaient au second plan. La guerre contre l’Iran et les craintes de ralentissement économique ont conduit les investisseurs à revenir sur la technologie et l’IA. Mais cette tendance ne s’est pas limitée aux Etats-Unis. Elle s’est élargie à d’autres régions et elle a même été plus forte encore à Taïwan, où l’indice a doublé en 12 mois, et en Corée du Sud, où il a triplé.

«Par rapport à la taille du marché américain, les IPOs ne dépassent pas 0,15% de la capitalisation boursière ce trimestre».

Est-ce que nous arrivons à la fin de l’attrait de l’IA et est-ce que d’autres secteurs prendront le relais?

Oui, je le pense. Les prix de l’énergie sont en baisse. Et l’économie mondiale fait preuve d’une grande résilience. Le cours du baril devrait fléchir en direction de 80 dollars et une réaccélération de l’économie mondiale devrait se produire. Les investisseurs élargiront leur horizon et ne se concentreront plus sur l’IA. 

Nous devrions donc assister à un retour vers les valeurs industrielles, les sociétés liées aux ressources naturelles, les financières, et les télécoms et communications, un secteur qui s’est avéré l’un des plus performants en 2025. La défense restera intéressante, mais sa valorisation est déjà élevée. 

Les groupes liés à l’IA sont si chères et les anticipations bénéficiaires si audacieuses que les investisseurs chercheront à diversifier leur portefeuille. Cette accélération économique les y encouragera sans aucun doute.

Quelles classes d’actifs faut-il privilégier selon votre scénario central?

Le thème central est celui de la ré-accélération de l’économie mondiale, si ce n’est qu’à la différence du début de l’année, nous avons perdu un soutien monétaire. Nous ne prévoyons pas trois baisses de taux de la Fed, mais plutôt une stabilité. L’inflation hors alimentation et énergie augmente encore et le marché du travail américain est plus dynamique qu’au début de l’année.

La ré-accélération nous amène toutefois à privilégier les classes d’actifs cycliques, notamment les actions non américaines, puisque ces dernières sont moins cycliques. Nous privilégions les actions européennes, japonaises et émergentes, centrées sur les métaux industriels, et non les matières premières énergétiques -puisque le baril devrait baisser-. L’immobilier est également cyclique. 

Comme le risque du portefeuille s’accroît en privilégiant les cycliques, l’investisseur devrait équilibrer les risques en accentuant les classes d’actifs les moins volatiles et en ne prenant pas de risque de duration.

Quelles classes d’actifs permettent de ré-équilibrer ces risques?

Cet objectif de réduction des risques est atteint avec des CLOs avec un rating de AAA. Ils se comportent comme le cash mais avec une prime d’intérêt et ils n’ont jamais rencontré de défaut de paiement ces dernières 30 années. Je pense aussi aux crédits bancaires, une classe d’actifs avec une duration limitée et avec un faible risque de défaut en ce moment. A la différence du High Yield, le taux de recouvrement est supérieur dans le crédit bancaire. Par ailleurs les taux de ces instruments sont plus élevés que de coutume.

Le rendement des Bons du Trésor à 30 ans atteint 5%. Jusqu’où la hausse ira-t-elle?

Les taux longs américains devraient continuer de monter. Les taux à 10 ans pourraient passer de 4,5% aujourd’hui à 4,75% dans les 12 mois. Nous anticipons aussi une poursuite de la pentification de la courbe des taux. 

En Europe, avec la hausse des taux de la BCE, les taux longs pourraient aussi augmenter. Au Japon, ce schéma pourrait se produire, avec 3 hausses de taux de la banque centrale d’ici 12 mois. En réalité, nous assistons à une normalisation de la courbe des taux au Japon, les taux longs étant anormalement bas.

«Nous devrions donc assister à un retour vers les valeurs industrielles, les sociétés liées aux ressources naturelles, les financières, et les télécoms et communications».

Dans l’histoire chaque nouveau président de la Fed doit gérer une crise boursière. En sera-t-il de même avec Kevin Warsh si les taux longs augmentent encore?

Nous avons déjà assisté cette année à une hausse significative des taux à 10 ans puisqu’ils sont passés de moins de 4% à 4,5% sans provoquer une baisse des actions. 

Historiquement, la corrélation entre les actions et les obligations peut changer de sens si le marché des actions ne peut plus digérer la remontée des taux longs. Ce moment clé se produit généralement autour de 5%. Nous n’en serons pas très loin. Il est donc possible que la bourse réagisse très négativement à une augmentation continue du rendement obligataire, surtout si les investisseurs estiment que la valorisation des actions n’est pas soutenable. 

Aux Etats-Unis, le multiple des bénéfices ajustés est proche des niveaux records des années 2000-2001, avec une concentration forte sur quelques valeurs. Une correction de 20% ne créerait pas de problème économique majeur, mais il en serait autrement avec une chute encore plus forte, parce que cela augmenterait la propension à épargner. En général, plus les cours montent et plus le sentiment de richesse s’accroît, si bien que les ménages réduisent leur taux d’épargne. Une baisse conséquente des indices provoquerait une hausse de l’épargne, une baisse de la consommation et finalement une récession. Un tel cercle vicieux est possible, même si ce n’est pas notre scénario central, surtout avec un gouvernement américain aussi erratique et peu concerné par les conséquences économiques. 

Dans le cas de Kevin Warsh, sa première réunion sera sans doute difficile et incertaine. L’indicateur d’inflation préféré de la Fed, le PCE Core, est à la hausse depuis l’automne dernier. Le marché du travail est robuste. La Fed peinera à réduire les taux.

Sur le plan géographique, est-ce que l’Europe et d’autres émergents que ces derniers mois parviendront à surperformer?

Au sein des émergents, j’aime bien le marché chinois, pour sa faible valorisation, et sa forte exposition à la technologie et à la robotique que je considère comme insuffisamment prise en compte par le marché. L’Inde reste trop chère. Mais si nous apprécions la Chine, nous apprécions aussi les pays satellites. J’étais récemment à Taipei et je conseillais à mes auditeurs de diversifier leurs avoirs. Ne nous concentrons donc pas sur la Corée du Sud et Taïwan. L’Amérique latine est également attrayante en termes de valorisation. 

Le Japon a finalement très bien performé et il a aisément dépassé son record historique. Ce marché profitera d’un soutien fiscal. Il est possible d’y jouer les thèmes populaires comme l’IA, la défense et les exportatrices si le yen reste faible.

En Europe, les indices sont un peu plus chers que d’habitude et la performance économique, même si elle s’améliore, restera assez modeste. Le soutien budgétaire de la zone euro sera limité à quelques pays, comme l’Allemagne. Des corrections fiscales sont à attendre en France, en Italie, en Espagne et au Royaume-Uni. Mais l’économie européenne est plus cyclique que l’américaine et profite davantage d’une reprise mondiale. Je privilégierais les industrielles et les financières, la partie tech étant quasi absente.

En Chine, l’inflation devient positive. Est-ce que la Chine va exporter non plus sa déflation mais sa hausse des prix?

On exagère très vite. Une légère baisse des prix fait craindre une déflation et une hausse des prix de 1,2% en mai provoque des craintes d’inflation. La hausse de l’inflation en Chine est une bonne nouvelle. Le taux est modeste, inférieur à celui que rencontre l’Europe. 

Pour moi, c’est une frustration de considérer l’opposition gouvernementale aux automobiles chinoises. Les gouvernements européens veulent passer à la voiture électrique mais ils regrettent l’arrivée des voitures chinoises. C’est pourtant une très bonne affaire pour les consommateurs. Les importations chinoises tempèrent la hausse des prix en Europe. C’est aussi une bonne nouvelle pour la BCE.

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