Le contraste est flagrant entre l'incertitude macroéconomique liée au prix des hydrocarbures et l'irrésistible ascension des bénéfices par action. En effet, la saison de publication qui se clôture est la plus dynamique depuis la sortie du Covid (notamment côté américain), preuve que la cote n'est qu'un reflet partiel de main street1, notamment en raison des déformations sectorielles qui se sont encore accrues récemment.
L’exception américaine
On savait les États-Unis gagnants relatifs de la séquence macroéconomique en cours grâce à leur situation d'autosuffisance en hydrocarbures, mais le constat de la saison de publication va bien au-delà de cet état de fait: le niveau exceptionnel de surprise au niveau des chiffres d'affaires2 couplé à l'amélioration des marges opérationnelles a permis aux sociétés américaines cotées de publier une croissance des BPA de 27% (vs. T1 2025), largement au-dessus des 13% attendus par le consensus. Et même si la technologie et les matériaux de base tirent la croissance, sept des onze macro-secteurs présentent une croissance à deux chiffres. Le secteur pharmaceutique fait en revanche figure de mauvais élève en étant le seul à afficher une décroissance des BPA (-5%).
Le secteur technologique a confirmé sa santé éclatante en termes de croissance, mais les analystes et investisseurs ont désormais les yeux rivés sur les niveaux d'investissement des grands acteurs de l'IA. Comme c'est désormais la coutume, les hyperscalers ont encore révisé à la hausse leurs objectifs de dépenses pour cette année (725 milliards de dollars vs 670 milliards annoncés précédemment). Cela contraste assez largement avec les intentions d'investissement des petites entreprises dont le proxy est au plus bas depuis 2009 (indice NFIB capital expenditure).
Autre point de focalisation les investisseurs au regard de sa contribution au PIB américain: le consommateur. Là encore, la croissance en «K» déjà décrite lors des trimestres précédents a été confirmée. Des sociétés comme Kraft Heinz, McDonald's ou Walmart ont toutes constaté un changement de comportement des ménages dont les revenus sont les plus faibles. Ils subissent sans surprise la hausse du prix de l'essence alors que leur taux d'épargne est déjà bas. A l'inverse, les ménages les plus aisés bénéficient à plein de l’effet richesse des marchés boursiers et restent enclins à consommer, si l'on en croit des messages des sociétés de services premium.
Les directions ont continué à travailler sur leurs bases de coûts pour améliorer leurs marges opérationnelles, permettant de finir le trimestre avec une croissance des BPA honorable (+4,5%).
L’Europe résiste malgré les vents contraires
Plus proche de nous, le rythme de croissance des revenus des sociétés européennes est ressorti sous les attentes (-1%), plombé par les effets devises (parité euro-dollar) et par les pondérations sectorielles (surexposition à la consommation discrétionnaire et aux industrielles). Face à ces vents contraires, les directions ont continué à travailler sur leurs bases de coûts pour améliorer leurs marges opérationnelles, permettant de finir le trimestre avec une croissance des BPA honorable (+4,5%).
Il est à noter que la croissance du secteur bancaire commence à converger vers celle du marché et ceci des deux côtés de l’Atlantique. Après de nombreux trimestres de révisions positives, c'est probablement le reflet d’un consensus qui a enfin pris la mesure de la réalité économique du secteur. Les banques américaines ont profité de cette occasion pour publier leurs expositions au crédit privé, Wells Fargo étant la plus impliquée au regard de la taille de son bilan (36 milliards de dollars). Mais au-delà de ce risque idiosyncratique, c'est évidemment une potentielle remontée du coût du risque que surveilleront à l'avenir les investisseurs.
La saison de publication a également été l'occasion pour les directions de faire un point sur leurs préoccupations du moment. Le récapitulatif des conférences téléphoniques montre que le conflit au Moyen-Orient a pris le dessus sur l'IA: en Europe, 75% des sociétés ont noté un impact que ce soit en raison d'une inflation des coûts, de problèmes logistiques ou d’une moindre demande. Cette toile de fond se retrouve également dans le comportement journalier des titres lors de la publication, l’amplitude des ajustements boursiers des sociétés ayant déçu étant plus importante que celles ayant surpris positivement.
Si l'on observe l'évolution des anticipations de croissance des BPA pour 2026, celles-ci ont repris leur marche en avant depuis le déclenchement du conflit, avec deux secteurs en pointe: l'énergie et les semi-conducteurs. Le premier profite à plein de l'environnement prix alors que le second bénéficie des dépenses des grands acteurs de la technologie. Au moment de la rédaction de ces lignes, le consensus des analystes s'attend à une hausse de 24% des BPA pour l'indice S&P500 avec une contribution de la technologie pour plus de la moitié. En Europe, la croissance attendue est de 17% avec des apports plus divers grâce à la consommation discrétionnaire, l'énergie et aux banques.
Ces révisions positives des BPA ont permis aux marchés actions de rebondir violemment depuis le plus bas de fin mars pour atteindre de nouveaux sommets. Mais sous la surface, l’analyse des contributions montre un niveau historiquement très faible de participation à la hausse tant aux États-Unis qu’en Europe3. Cette concentration des performances devrait inciter les investisseurs avisés à se rappeler le concept de diversification pour améliorer le couple rendement / risque de leurs portefeuilles, en faisant bien attention à éviter les sociétés manquant de pricing power dans un environnement notoirement inflationniste.
1 Economie générale, en opposition à Wall Street
2 75% de surprises positives, permettant à la croissance des revenus d’atteindre +10%
3 Seulement 28% des constituants du S&P500 surperforment le marché sur trois mois glissants.