Au XVIe siècle, les Portugais avaient déjà pris le contrôle du désormais fameux détroit d’Ormuz afin de maîtriser la route des Indes. En réaction, la marine hollandaise arraisonna un vaisseau portugais, puis missionna le juriste et philosophe Hugo Grotius comme médiateur. Celui-ci rédigea en 1609 le traité Mare Liberum, un plaidoyer fondateur pour la liberté des mers.
Quelques siècles plus tard, Shehbaz Sharif, le premier ministre pakistanais, semble reprendre le rôle de l’intellectuel néerlandais en tentant d’obtenir un accord entre les belligérants. Et même si le prix du «baril papier» - le contrat à terme Brent échéance juillet cotant sous les 100 dollars le baril au moment de la rédaction de ces lignes - a reflué en anticipation de la signature d’un protocole d’accord, la situation fondamentale du marché pétrolier reste préoccupante, notamment concernant les stocks.
Des stocks sous pression
La lecture du dernier rapport mensuel de l’Agence internationale de l’énergie montre que plusieurs dérivés pétroliers sont actuellement en situation de pénurie: le naphta, utilisé notamment dans la fabrication des plastiques, le GPL, qui regroupe le butane et le propane, ainsi que le kérosène. Le déséquilibre est si marqué que l’AIE s’attend désormais à une baisse de la demande globale cette année (-420 kb/j par rapport à 2025), mais aussi à une contraction de l’offre (-3,9 mb/j en moyenne sur l’année), obligeant les acheteurs à puiser dans leurs stocks. C’est d’ailleurs dans les pays de l’OCDE que la chute la plus brutale a été observée, avec un recul de 250 mb en mars et avril.
L’Iran gagne du temps
Si les effets du blocus sur les grands agrégats pétroliers sont flagrants, ils semblent plus diffus pour l’Iran, qui a su s’adapter à la situation. Certes, les exportations iraniennes ont été divisées par quatre depuis le début du conflit, passant de 2 mb/j avant le conflit à 567 kb/j début avril selon le cabinet Kpler. Mais le pays a étendu ses capacités de stockage sur terre et en mer afin d’éviter un arrêt brutal de sa production pétrolière. Si l’on ajoute à cela le système de paiement différé des exportations de brut, le cycle de liquidités du pays s’en trouve rallongé et l’impact sur son économie différé.
Le choc à la pompe
En revanche, l’envolée des cours du brut pèse significativement sur les prix à la pompe, notamment aux États-Unis. Selon les derniers relevés, le gallon d’essence a atteint le seuil symbolique de 4,5 dollars, soit une hausse d’environ 50% par rapport au 27 février. Cette hausse a un impact mécanique sur l’inflation, que l’on retrouve dans la dernière publication de l’indice des prix à la consommation, en progression de 3,8% en avril en glissement annuel, à son plus haut niveau depuis trois ans. Dans ces conditions, il n’est guère surprenant de constater que le taux d’approbation du président américain sur la question de l’inflation tombe à 28%.
Spirit Airlines, première victime d’envergure
La microéconomie n’est pas épargnée, avec une première victime d’envergure depuis le déclenchement du conflit: Spirit Airlines et ses quinze mille salariés. Créée en 1992 et ayant assuré 5% des vols intérieurs américains en 2025, la société était déjà placée sous le régime du Chapter 11 depuis l’été 2025, c’est-à-dire sous la protection américaine des faillites. L’envolée des prix du kérosène a eu un effet délétère sur son compte de résultats, rendant sa situation d’endettement incompatible avec la poursuite de l’activité.
Repenser la logistique pétrolière
Ce type d’événement géopolitique a historiquement servi de catalyseur à une refonte de la logistique pétrolière, et le conflit en cours ne devrait pas déroger à la règle. La solution de contournement du détroit la plus évidente semble être un réseau d’oléoducs, à l’image du Petroline construit lors de la guerre Iran-Irak, long de 1201 kilomètres et traversant l’Arabie saoudite d’est en ouest. C’est en tout cas l’avis du patron de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, qui s’exprimait récemment sur le sujet lors de la World Policy Conference. Selon lui, il est difficile de se passer de ce pétrole bon marché, et un réseau de pipelines constitue une option crédible pour réduire la dépendance au détroit, dont le blocage est devenu pour l’Iran un formidable moyen de pression.
Le schiste américain temporise
A plus court terme, il est légitime de s’interroger sur la réponse de l’industrie pétrolière non conventionnelle américaine, dont la taille et le modèle à cycle court la rendent seule à même de compenser, au moins en partie, la chute des exportations de barils arabo-persiques. Lors de l’épisode précédent d’envolée des prix, en 2022-2023, une grande partie de l’augmentation des forages dans le bassin prolifique du Permian, notamment dans les sous-bassins de Midland et du Delaware, provenait des opérateurs privés. Or, environ 60% d’entre eux ont depuis été rachetés par des sociétés cotées, ne laissant qu’environ 20% de l’activité aux mains de ces indépendants. Quant aux sociétés cotées, qui représentent désormais la très grande majorité de l’exploitation locale, leur message a le mérite d’être clair: «no change», pour reprendre les mots du directeur financier d’Exxon. Même son de cloche chez son homologue de Chevron, qui préfère mettre l’accent sur la génération de trésorerie plutôt que sur les volumes.
Les Émirats jouent leur propre partition
La hausse des volumes viendra peut-être du Moyen-Orient, après la décision des Émirats arabes unis d’officialiser leur divorce avec l’Opep, au terme de soixante années de relations tumultueuses. Le représentant des Émirats avait déjà exprimé par le passé sa frustration à l’égard de la politique de quotas menée par l’Arabie saoudite. Avec un point mort fiscal inférieur à celui du Royaume wahhabite, la fédération de sept principautés a logiquement choisi de maximiser ses volumes, avec un potentiel haussier estimé à environ 1 mb/j. Mais en attendant l’expansion de l’oléoduc en direction du port de Fujairah, encore faut-il que le détroit d’Ormuz sorte de sa paralysie pour que ce plan industriel puisse se concrétiser.
Des marchés actions trop sereins?
Dans l’intervalle, la corrélation inverse entre le prix du brut et l’orientation des marchés actions a permis à ces derniers d’atteindre de nouveaux sommets, aidés en cela par une saison de publications étonnamment riche en surprises positives. Avec ces bonnes nouvelles désormais intégrées dans les cours et un positionnement résolument optimiste - l’allocation aux actions étant au plus haut depuis janvier 2022 selon le dernier sondage de Bank of America -, les investisseurs devraient se rappeler l’adage boursier: «sell in May and go away».