Le vrai baromètre du déclin de l’Europe

Emmanuel Garessus

2 minutes de lecture

Paul Krugman a provoqué une tempête au sein des économistes en rejetant la thèse du déclin de l’Europe. L’enjeu est de taille.

 

Le déclin de l’Europe et l’écart croissant du niveau de vie européen par rapport à l’américain sont des thèses acceptées par tous les économistes. Tous? Non puisqu’il reste un économiste keynésien très en vue Outre-Atlantique, Paul Krugman, qui pense l’inverse. Il a publié mi-mai des articles affirmant que l’évolution du niveau de vie était très proche des deux côtés de l’Atlantique depuis l’an 2000, que l’écart n’était que lié qu’à la technologie américaine et qu’i était encore plus modeste si on intégrait la protection sociale européenne. Le débat s’est rapidement enflammé au sein des économistes. Il est effectivement crucial d’abord d’établir un diagnostic correct de la situation de l’Europe et ensuite de définir l’instrument de mesure le mieux adapté au niveau de vie pour se lancer dans cette analyse comparative.

La critique est notamment venue de Luis Garicano, un économiste espagnol, et de Pieter Garicano, essayiste, sur Silicon Continent. A leurs yeux, le premier problème de la thèse de Krugman provient de sa comparaison de l’évolution du PIB par habitant à prix courants. En effet, les comparaisons historiques sont habituellement effectuées à prix constant, et non à prix courant. A prix constant, l’écart se creuse fortement entre les Etats-Unis et les grand pays d’Europe. Il révèle que le PIB par habitant, ajusté des différences de prix, n’est plus qu’à un peu plus de 80% du niveau américain en Allemagne et un peu plus de 70% en France.

La force du cluster technologique américain n’est pas même contestée par Krugman. L’Europe est larguée, si l’on comprend Laurent Alexandre et d’Alexandre Tsicopoulos dans «Vivre 1000 ans»: «Elle est le laboratoire parfait du déclassement. Elle moralise le carbone pendant que d’autres industrialisent le calcul. Elle édicte des normes quand les autres bâtissent des centrales. Elle réglemente quand les autres recrutent les meilleurs cerveaux».

Les atouts de la Big Tech américaine

Le cluster technologique américain nous oblige à croire que l’écart avec l’Europe va perdurer et produire des effets d’entraînement. La capitalisation des cinq leaders américains dépasse la valeur boursière de toutes les sociétés européennes. Comme le montrent Luis et Pieter Garicano, un cluster accroît la chance que la prochaine vague d’innovation se fasse aussi aux Etats-Unis. Et cela pousse les salaires à la hausse dans la technologie (388 000 dollars en moyenne pour les employés de Meta), mais aussi dans les biens et services non échangeables.

Les comparaisons souffrent souvent d’une illusion d’optique, celle du touriste. Les hauts revenus résident aux Etats-Unis dans les agglomérations et en Europe plus souvent au centre-ville. Un touriste américain, comme Paul Krugman, aura un regard biaisé s’il se limite au cœur de Paris.

Mais Paul Krugman a raison de présenter la protection sociale comme une donnée à intégrer dans les comparaisons de niveau de vie. L’Etat-providence offre davantage de services en Europe, notamment en France et en Allemagne, les deux pays choisis par Krugman, qu’aux Etats-Unis. C’est ici qu’intervient le concept de «Consommation individuelle effective» (CIE) de l’OCDE.

En revenir à la consommation individuelle effective

La consommation individuelle effective permet d’estimer la totalité des biens et services consommés par l’individu, qu’ils soient payés par eux, par l’Etat ou par des organisations non gouvernementales (santé, éducation). La moyenne de la CIE indique un score de 100 dans l’OCDE. Les Etats-Unis sont au premier rang avec 149, devant le Luxembourg, la Norvège et l’Allemagne. La Suisse se classe au 8e rang, devant le Royaume-Uni (11e) et la France (13e avec 104).

Le Wall Street Journal prend fait et cause pour l’analyse de Luis et Pieter Garicano dans leur débat avec Krugman, ajoutant que «la superficie moyenne des logements français est légèrement inférieure à 100 m2, tandis que celle des logements américains avoisine les 170 m2 et que ces derniers sont équipés d’installations gourmandes en énergie dont la plupart des logements européens sont dépourvus, comme la climatisation et les sèche-linge.»

Dans la discussion, Krugman ose la comparaison de la France avec l’Etat américain le plus pauvre, à savoir le Mississippi. L’économiste Daniel Mitchell, sur son blog International Liberty,  note que le PIB par habitant du Mississippi correspond à 71% de celui de la moyenne américaine. Cela conduirait à une CIE de 106. Le niveau de vie de l’Etat américain le plus pauvre serait ainsi au-dessus de la moyenne de l’OCDE, au-dessus de celui de la France, de la Suède et du Danemark. Daniel Mitchell conclut logiquement que «si vous aimez les vieilles cathédrales, les villages médiévaux et quelques milliers d’années d’histoire, la France surpasse tous les États-Unis, et pas seulement le Mississippi. Ce que je dirai toutefois, c’est que de mauvaises politiques freinent la prospérité française. La France pourrait être et devrait être bien plus riche.»

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