Heureux ensemble dans le monde de l’investissement

Victor Cianni, Alpian

2 minutes de lecture

Comme un vieux couple, marchés actions et obligations ne regardent pas l’avenir du même œil: l’un déborde d’optimisme, l’autre voit le mal partout. Qui croire?

Nous avons tous, dans notre entourage, ce type de couple. Un couple formé d’un(e) éternel(le) optimiste et d’un(e) pessimiste invétéré(e). Deux personnes que leur vision de la vie oppose, et qui pourtant finissent ensemble, et, bien souvent, pour longtemps. Vous voyez de quoi je parle? Personnellement, je les adore, car il y a quelque chose de touchant et à la fois captivant à les côtoyer. Comment deux contraires peuvent-ils parvenir à former un ensemble cohérent et, finalement, heureux? Pour la peine, je leur dédie cette chronique de marché, que j’accompagnerai en musique avec «Happy Together», chanson iconique des Turtles sortie en 1967.

Un tel duo existe aussi dans le monde de l’investissement: les marchés actions, éternels optimistes, et les marchés obligataires, éternels inquiets. Pourtant, ils ne sont que les deux facettes d’une même réalité: le financement des acteurs de l’économie. Si vous pensez que j’exagère, je vous invite à pousser la porte d’un comité d’investissement: vous n’aurez guère de mal à identifier, autour de la table, qui est le gérant obligataire et qui est le responsable actions.

Les marchés actions ont, eux, choisi leur camp: ils voient le verre à moitié plein.

En tout cas, on ne pourra pas me reprocher de recourir à ce cliché ce mois-ci, tant leurs réactions face aux mêmes données économiques et au même contexte géopolitique ne sauraient être plus divergentes.

Partons des faits: d’un côté, un conflit qui s’enlise au Moyen-Orient, un baril de pétrole repassé au-dessus de 100 dollars, et des chiffres d’inflation en hausse. De l’autre, une saison de résultats qui touche à sa fin et révèle des entreprises en pleine forme, ainsi que des signes de reprise du dialogue entre grandes puissances. Un cas classique de contexte contrasté, qui laisse toute latitude à l’interprétation.

Les marchés actions ont, eux, choisi leur camp: ils voient le verre à moitié plein. Preuve à l’appui, le S&P 500 progresse de 3,4% depuis le début du mois, et le SMI de 2,6%. A leurs yeux, le choc d’inflation et de croissance induit par le conflit en Iran reste absorbable.

Absorbable, d’une part, parce que la situation pourrait finir par se normaliser; d’autre part, parce que les gains de productivité promis par l’IA à moyen et long terme apparaissent sans commune mesure. De quoi relativiser les inquiétudes immédiates.

Si certains éléments semblent conforter cette lecture, il convient néanmoins de nuancer: derrière de bonnes performances agrégées, les disparités au sein des indices demeurent marquées. Les investisseurs se montrent plus sélectifs, privilégiant les géants de la technologie et les zones géographiques jugées les plus sûres, sur le papier du moins. Optimistes, donc, mais avec discernement.

Côté marchés obligataires, en revanche, c’est le verre à moitié vide qui s’impose. Il y avait longtemps que l’on n’avait pas assisté à une telle remontée généralisée des taux longs. En Suisse, le taux à 10 ans a pratiquement doublé en l’espace d’un mois. Aux Etats-Unis, le 10 ans a flirté avec les 5%. Et le mouvement est global.

L’interprétation est claire: anticipation d’une inflation plus élevée, choc énergétique, déficits structurels persistants… Les investisseurs exigent désormais une prime plus importante pour détenir des obligations à long terme. Au marché actions, qui affirme: «La croissance est là, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, de beaux jours nous attendent», le marché obligataire rétorque: «Peut-être que la croissance résistera à cette crise, mais tu oublies l’inflation… et la dette colossale sur laquelle nous sommes assis.»

Qui croire? Comme dans tous les couples, la vérité se situe sans doute quelque part entre les deux, et leurs désaccords sont autant le reflet de leur environnement qu’ils contribuent eux-mêmes à façonner.

Et comme souvent, les «enfants» se retrouvent en première ligne. Pour compléter ce tableau familial, j’imagine volontiers les marchés des matières premières dans le rôle de l’aîné, en pleine crise d’adolescence. L’or ferait office de cadet, hésitant, ne sachant plus vraiment où se positionner. Quant au benjamin, les cryptomonnaies, il tente de tracer sa propre voie.

Au final, quelles conclusions en tirer en tant qu’investisseur?

D’abord, les divergences entre marchés actions et marchés obligataires sont davantage la norme que l’exception. Elles témoignent d’un marché qui, dans son ensemble, digère et interprète une même réalité sous des angles différents.

Ensuite, ce type de configuration n’est pas nécessairement annonciateur d’une crise imminente. Historiquement, les périodes où les taux montent en parallèle des marchés actions ont plus souvent été suivies par une poursuite de la hausse des actions accompagnée d’un repli des taux, plutôt que par un retournement des marchés actions.

Enfin, il n’est pas nécessaire de choisir un camp. Si ces deux classes d’actifs coexistent dans un portefeuille, c’est pour une bonne raison: la même qui fait que les optimistes et les pessimistes forment souvent des couples solides. Complémentaires, unis par une cause commune et heureux ensemble.

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