Dans un environnement marqué par une volatilité accrue, des tensions géopolitiques persistantes et une innovation rapide des instruments financiers, les produits structurés connaissent un repositionnement stratégique. Nicolas Liégeois, Head of Structured Products & Derivatives chez Pictet, analyse l’évolution de la demande, les transformations des usages et les perspectives d’intégration de nouveaux signaux de marché.
Les récents épisodes de volatilité semblent raviver l’intérêt pour les stratégies optionnelles. Observez-vous une évolution de la demande?
La volatilité récente, qui touche l’ensemble des classes d’actifs et est amplifiée par les tensions géopolitiques, ravive effectivement l’intérêt pour les stratégies optionnelles. Celles-ci permettent d’ajuster rapidement les portefeuilles en période d’incertitude, tandis que les solutions de protection du capital – fixes ou conditionnelles – restent essentielles en phase de stress.
Sur l’or et les métaux, les stratégies de type «put», «put spread» et reverse convertible sont privilégiées à court terme, tandis que les autocalls avec remboursement minimum séduisent davantage sur des horizons moyens. Sur le pétrole, les investisseurs privilégient des «call spreads» à très court terme, ainsi que des reverse convertibles sur des horizons plus longs.
Concernant les actions, les stratégies de protection via put spread ou put à barrière permettent d’optimiser les coûts. Chaque épisode de volatilité offre également des points d’entrée pour se repositionner sur des produits de rendement à plus long terme.
Quelle est la dynamique sur le marché spécifique des OTC?
Nous observons par ailleurs un intérêt croissant pour des stratégies dérivées OTC plus sophistiquées, telles que les accumulateurs et déccumulateurs* sur actions et métaux précieux. Ces structures permettent d’optimiser les sorties de position, avec des niveaux de sortie généralement compris entre +10% et +20% au-dessus du marché, pour des barrières autour de -10%. Certains investisseurs les utilisent également pour construire progressivement une exposition.
Sur les taux, la dynamique est similaire. À savoir que les options et produits structurés permettent d’exprimer des scénarios sans modifier l’allocation centrale. Par exemple, des anticipations de baisse de taux peuvent être traduites via des call spreads sur le SOFR ou des reverse floaters avec protection du capital. Les callable range accruals permettent quant à eux de générer des coupons conditionnels en fonction de l’évolution des taux dans une fourchette donnée, tout en monétisant la volatilité.
«En période de stress, il faut éviter de complexifier les structures.»
Dans ce contexte, privilégiez-vous la protection ou la captation de la volatilité?
Nous privilégions des produits à protection conditionnelle renforcée, notamment des reverse convertibles à barrières basses sur indices, ou des structures sur actions avec des strikes hors de la monnaie permettant de capter la prime de volatilité.
En période de stress, il est essentiel de ne pas complexifier excessivement les structures afin de mieux maîtriser le risque. Les produits de participation incluant une protection du capital, avec ou sans coupon conditionnel, restent des outils efficaces pour s’exposer à des thématiques tout en sécurisant le capital.
Le développement des ETF intégrant des stratégies optionnelles modifie-t-il le rôle des produits structurés?
L’essor des ETF intégrant des stratégies optionnelles élargit l’accès à ces profils de risque, sans toutefois remplacer la flexibilité et la personnalisation des produits structurés. Certaines stratégies existent depuis longtemps, comme la détention de futures combinée à la vente systématique de calls sur indices. D’autres approches émergent, notamment l’utilisation systématique de produits structurés au sein d’ETF.
L’innovation des ETF réside principalement dans la démocratisation de ces stratégies. Toutefois, il est essentiel que les investisseurs comprennent les mécanismes sous-jacents afin d’éviter des écarts entre performance attendue et performance réalisée.
«Les produits structurés deviennent des instruments d’allocation dynamique.»
De leur côté, est-ce que les marchés prédictifs constituent-ils un signal pertinent?
À ce stade, ces marchés ne sont pas intégrés dans notre processus d’analyse, même si certains stratégistes les utilisent comme outil complémentaire. Ces plateformes, fondées sur des probabilités explicites d’événements, peuvent enrichir les indicateurs traditionnels issus des marchés dérivés. Toutefois, leurs volumes restent encore largement inférieurs à ceux des marchés OTC ou listés, et la volatilité implicite demeure le principal indicateur de référence.
Le marché évolue néanmoins rapidement. Le CBOE développe actuellement de nouveaux instruments de prédiction, allant au-delà des contrats binaires, avec des paiements partiels en fonction de la précision des prévisions. À terme, si ces marchés gagnent en profondeur, leurs signaux pourraient être intégrés dans la structuration ou les scénarios de calibration. Un premier produit structuré avec protection du capital et coupon conditionnel lié à un événement sur la capitalisation de Nvidia a d’ailleurs déjà été lancé.
Comment évolue le rôle des produits structurés dans l’allocation d’actifs?
Le rôle des produits structurés se renforce progressivement. Historiquement utilisés pour optimiser le couple rendement/risque ou accéder à certaines classes d’actifs, ils sont désormais intégrés plus systématiquement dans les portefeuilles. Certains investisseurs les considèrent comme une classe d’actifs à part entière, capable de modifier la distribution rendement/risque d’un portefeuille. D’autres les utilisent systématiquement lors de la mise en place d’une exposition, ce qui traduit une adoption plus structurelle.
Grâce à la digitalisation et à l’automatisation, il est désormais possible de personnaliser davantage les solutions et d’intégrer des instruments hybrides dans des stratégies d’allocation dynamique. Les produits structurés permettent également d’exprimer des vues de marché ciblées, par exemple via des structures générant un rendement positif si les actions progressent et que les taux baissent.
Notes: Les accumulateurs et déccumulateurs sont des contrats OTC permettant d’acheter ou de vendre de manière récurrente un sous-jacent à un prix prédéfini sur une période donnée, avec possibilité de clôture anticipée en cas de franchissement de barrière. Souvent sans coût initial, ces stratégies intègrent un effet de levier nécessitant une gestion attentive de l’exposition.