L’IA élargit le terrain de jeu

Arthur Jurus, ODDO BHF

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L’investisseur ne doit plus choisir entre prudence et exposition, mais entre dispersion et concentration, entre actifs passifs et actifs stratégiques.

 

Les marchés ne récompensent plus la prudence défensive, mais la qualité de l’exposition au risque. Depuis plusieurs semaines, les indices américains enchaînent les records, portés par la dynamique des semi-conducteurs, la solidité des résultats d’entreprise et la montée en puissance de l’intelligence artificielle comme moteur économique réel. Le S&P 500 poursuit sa progression, le Nasdaq surperforme, et les grandes capitalisations technologiques continuent de tirer l’ensemble du marché. Pourtant, l’enjeu n’est plus simplement de suivre le mouvement, mais de comprendre où se concentrera la prochaine phase de création de valeur.

Le point central est que l’intelligence artificielle n’est plus seulement une histoire de valorisation ou d’anticipation. Elle devient une réalité industrielle, avec des investissements massifs dans les infrastructures, les centres de données, les semi-conducteurs, les logiciels et les gains de productivité. Les bénéfices des entreprises confirment ce basculement: les révisions de profits restent orientées à la hausse et la croissance des résultats dépasse largement les attentes initiales. L’économie américaine ralentit, certes, mais elle ralentit de manière ordonnée. Nous ne sommes pas dans un scénario de rupture, mais dans une phase de normalisation compatible avec des marchés actions encore soutenus.

Dans ce contexte, rester surpondéré en actions demeure cohérent, à condition d’être beaucoup plus sélectif. Les États-Unis restent le socle de l’allocation grâce à la profondeur du marché, à la visibilité des bénéfices et à la domination persistante des secteurs technologiques et des communication services. Mais la prochaine jambe de performance ne viendra pas uniquement des grandes valeurs américaines. Elle se diffuse désormais vers l’Asie, en particulier la Corée du Sud et Taïwan, qui concentrent l’infrastructure réelle de l’IA : semi-conducteurs avancés, mémoire, hardware et chaînes d’approvisionnement critiques. Ces marchés deviennent des points d’entrée stratégiques pour capter la transformation technologique mondiale.

À l’inverse, certaines zones apparaissent moins attractives. Le Royaume-Uni, par exemple, combine une sensibilité plus forte aux taux longs, une dynamique bénéficiaire plus faible et une exposition plus limitée aux secteurs porteurs de la nouvelle phase technologique. Dans une allocation internationale disciplinée, la réduction de cette exposition devient logique.

Les actifs réels conservent également une place centrale. Le pétrole reste élevé malgré les espoirs de détente géopolitique, l’or continue de jouer son rôle de stabilisateur, et les infrastructures bénéficient à la fois des besoins liés à l’énergie, à la sécurité industrielle et à l’investissement technologique. Dans un monde plus fragmenté, marqué par les tensions géopolitiques et la reconfiguration des chaînes de valeur, les actifs tangibles retrouvent une prime durable. Ils ne sont pas seulement des couvertures tactiques, mais des piliers structurels de portefeuille.
Sur les taux enfin, nous n’anticipons pas de pentification marquée de la courbe américaine. La Réserve fédérale reste prudente mais n’est pas engagée dans une logique durablement restrictive. L’inflation liée à l’énergie est perçue comme un choc transitoire tant qu’elle ne se transforme pas en spirale plus profonde. Le segment intermédiaire de la courbe conserve ainsi le meilleur équilibre entre rendement et risque. Dans ce cadre, le dollar américain reste également soutenu : profondeur du marché, qualité relative des bénéfices et statut de valeur refuge continuent de lui conférer un rôle central.

Le vrai changement de régime n’est donc pas la disparition du risque, mais son déplacement. L’investisseur ne doit plus choisir entre prudence et exposition, mais entre dispersion et concentration, entre actifs passifs et actifs stratégiques. L’IA élargit le terrain de jeu, mais elle impose aussi davantage de discipline. Dans ce nouveau cycle, la performance ne viendra pas de l’indice, mais de la capacité à identifier les zones où la croissance réelle se transforme durablement en création de valeur.

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