Le modèle endowment appliqué à la gestion de fortune

Emmanuel Ferry, Union Securities Switzerland SA

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Un modèle de gestion capable de répondre aux objectifs de la gestion de fortune dans un nouveau cadre d’investissement, dominé par l’inflation et le retour de la souveraineté.

 

L'approche endowment, formalisée par David Swensen dans le fonds de dotation de l’université de Yale à partir de 1985, s'est imposée comme le cadre d'allocation le plus robuste sur longue période. Sa logique est de substituer au portefeuille traditionnel actions/obligations une diversification réelle, intégrant actifs privés, stratégies alternatives, et actifs réels. Le modèle repose sur un principe fondateur: l'horizon perpétuel de l'institution justifie une tolérance à l'illiquidité et une exposition structurelle aux primes de risque alternatives, inaccessibles aux portefeuilles conventionnels.

Les résultats historiques sont sans ambiguïté. Entre les années 1980 et 2010, les grands fonds de dotation, notamment Yale et Harvard, ont généré une performance annualisée de 10 à 13%, contre 8 à 9% pour un portefeuille 60/40, soit une surperformance annualisée de +300 à +500 points de base. Le fonds de Yale a culminé avec une performance de 16% sur 20 ans à fin 2007, avec une allocation inférieure à 15% aux actions cotées américaines. Cette performance a reposé sur trois moteurs: l'exposition aux actifs illiquides, l'accès à des gérants de premier plan, et un horizon d'investissement suffisamment long pour capter des primes de risque structurelles. La prime d'illiquidité capturée par les grands endowments a été estimée entre 200 et 400 points de base sur le private equity, et entre 150 et 300 points de base sur les actifs réels.

La décennie 2010-2021 a remis en question l’approche endowment. La convergence des performances avec les portefeuilles traditionnels a alimenté l'idée d'un affaiblissement du modèle. En réalité, cette période correspond à l'activisme des banques centrales et le recours à des approches non-orthodoxes (quantitative easing, taux directeurs proches de zéro ou en négatif), qui ont conduit à des distorsions de marché profondes: excès de liquidité, suppression apparente du risque, compression des spreads de crédit à des niveaux historiquement bas.

L'approche endowment devrait retrouver sa pertinence, capable de capter à nouveau des primes de risque alternatives, tout en répondant aux contraintes fondamentales de la gestion de fortune.

Dans ce régime qualifié de new normal, la performance s’est inscrite dans un cadre déflationniste, caractérisé par un effondrement des taux d’intérêt à long terme, une préférence excessive pour les thèmes de croissance dans un monde sans croissance, et un aléa moral renforcé par l'anticipation d'un soutien systématique des banques centrales. La corrélation positive entre les actions et les obligations d’Etat a neutralisé l'effet de diversification du portefeuille 60/40. Les moteurs fondamentaux de l'approche endowment – illiquidité, sélection, horizon long – n’ont plus délivré d’alpha. Les approches basées sur la valorisation ont connu leur pire sous-performance de l’histoire.

Le régime actuel marque une nouvelle une rupture. Un palier supérieur d’inflation, la normalisation monétaire, l’interventionnisme budgétaire, les niveaux d'endettement publics excessifs, la fragmentation du commerce international et le retour de la souveraineté économique redéfinissent structurellement le cadre d'allocation. Trois conséquences sont à attendre: augmentation de la volatilité et de la dispersion, instabilité des corrélations traditionnelles, reconstitution progressive des primes de risque avec un reset inévitable des valorisations historiquement élevées.

Dans ce nouvel environnement, l'approche endowment devrait retrouver sa pertinence, capable de capter à nouveau des primes de risque alternatives, tout en répondant aux contraintes fondamentales de la gestion de fortune: préserver le capital en termes réels et générer des revenus réguliers. La dispersion des performances entre gérants, mesurée par l'écart entre quartile supérieur et médiane, atteint 600 à 1000 points de base en private equity et en dette privée, contre moins de 100 points de base sur les actions cotées large cap. La sélection redevient le principal vecteur d'alpha.

C'est dans ce contexte qu'émerge un «nouvel endowment», structurellement adapté aux investisseurs privés disposant d'un horizon long. Sa structure repose sur trois blocs complémentaires:

  1. Un socle liquide (40-60%): actions mondiales, obligations souveraines et crédit investment grade, permettant flexibilité, liquidité et couverture des besoins de trésorerie à court terme; ce bloc constitue également le collatéral permettant d'accéder aux stratégies illiquides sans contrainte de liquidité forcée;
  2. Un bloc alternatif (20-30%): private equity, dette privée, hedge funds à stratégies décorrélées (global macro, market neutral), orienté vers la génération d'alpha et l'accès à des primes structurelles inaccessibles sur les marchés cotés;
  3. Un pilier d'actifs réels (15-25%): or, matières premières, ressources naturelles, infrastructures régulées, et immobilier core ou value-add selon le cycle.

Le bloc des actifs réels a démontré son rôle défensif en 2022, compensant la baisse combinée des actions et des obligations. Son rôle est décisif dans un régime structurellement inflationniste et de chocs d'offre récurrents. Les actifs réels offrent une protection directe contre l'inflation via des revenus indexés et un pouvoir de fixation des prix, ainsi qu'une décorrélation avec les actifs financiers traditionnels. Ils répondent directement à l'objectif de transformer un capital en un stock de réserves productif et résilient.

Cette approche est particulièrement pertinente dans le cadre de la gestion de fortune. Contrairement aux investisseurs institutionnels soumis à des contraintes réglementaires de liquidité (Solvabilité II, ratios de couverture, univers d’investissement limité), les investisseurs privés non régulés, disposant d'un horizon long et d'une stabilité du capital, peuvent allouer structurellement aux primes d'illiquidité sans subir de coût réglementaire. C'est précisément cette asymétrie qui fonde l'avantage comparatif de l'approche endowment pour la gestion de fortune. L'enjeu est d'adapter ce modèle et de l’intégrer dans le cadre traditionnel d’allocation d’actifs.

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