Cet épisode géopolitique intense, le cinquième choc énergétique depuis la crise de 1973-74, va conduire à une poursuite de la reconfiguration profonde de l’économie mondiale autour de trois dynamiques interdépendantes: la sécurisation énergétique, la redondance logistique et la réémergence d’un cycle long de dépenses militaires. Ces mutations impliquent une révision des cadres d’analyse hérités de la mondialisation, fondés sur l’efficacité, la désinflation et la Fin de l’histoire (F. Fukuyama, 1992). Notre verticale thématique «New World Order», développée il y a quatre ans, visait déjà à répondre à cette nouvelle opportunité d’investissement.
La transition énergétique, jusqu’ici guidée par la baisse des coûts et les objectifs climatiques, est désormais dominée par un impératif de souveraineté. Le coût actualisé de l’électricité solaire a chuté d’environ 85% entre 2010 et 2022, tandis que celui de l’éolien terrestre a diminué de plus de 50%. Cette dynamique avait permis une diffusion rapide des renouvelables dans une logique de marché. Désormais, ces investissements sont requalifiés en actifs stratégiques. L’Union européenne vise plus de 1200 GW de capacités renouvelables d’ici 2030 dans le cadre du plan REPowerEU (Commission européenne), tout en développant ses infrastructures de GNL, dont la capacité a augmenté de plus de 30% depuis 2021. Le retour du nucléaire illustre également ce changement de paradigme. La capacité nucléaire mondiale, aujourd’hui autour de 370 GW, pourrait atteindre 450 à 500 GW d’ici 2040 selon les scénarios de transition énergétique.
Ce basculement s’accompagne d’une hausse structurelle des dépenses d’investissement. L’International Energy Agency estime que les investissements énergétiques mondiaux pourraient dépasser 3000 milliards de dollars par an d’ici 2030, dont une part croissante de ces flux est orientée vers les réseaux, le stockage et la résilience. Par ailleurs, les contraintes d’approvisionnement se focalisent sur les matières premières critiques, dont la transformation est dominée à 60-80% par la Chine. L’énergie cesse ainsi d’être un secteur cyclique pour devenir une infrastructure stratégique.
En parallèle, la guerre a révélé la vulnérabilité des chaînes logistiques globales, en particulier la dépendance à des points de passage critiques comme le détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20% du pétrole mondial. Le risque de perturbation de ces flux a conduit à une réorientation vers des systèmes redondants: développement de pipelines de contournement, renforcement des réserves stratégiques, supérieures à 1,5 milliard de barils dans les pays de l’OCDE (International Energy Agency) et diversification des routes maritimes. En cas de disruption majeure, les coûts de transport peuvent augmenter de 30 à 50%. Ce passage d’un modèle just-in-time à un modèle just-in-case marque la fin de l’optimisation pure. La relocalisation et la diversification des chaînes d’approvisionnement peuvent accroître les coûts industriels de 10 à 20% dans certains secteurs. Cette transformation introduit une prime de risque géopolitique durable dans les prix de l’énergie, du transport et des biens industriels.
Dans ce contexte, les dépenses militaires connaissent une expansion structurelle. Selon le Stockholm International Peace Research Institute, les dépenses militaires mondiales ont atteint environ 2400 milliards de dollars en 2024. Les pays membres de l’OTAN convergent progressivement vers des budgets représentant 2 à 3% du PIB, tandis que certains pays d’Europe de l’Est dépassent déjà 4%. En Asie-Pacifique, la progression des dépenses militaires se situe entre 5 et 7% par an. Au-delà des montants, la nature de ces dépenses évolue vers des systèmes plus capitalistiques et technologiques. Avec l’importance croissante des technologies comme les drones, la cybersécurité et l’intelligence artificielle dans les doctrines militaires contemporaines. La défense devient ainsi une composante structurelle des finances publiques, avec des effets d’entraînement sur l’ensemble du tissu industriel.
Ces dynamiques convergent vers l’émergence d’une inflation structurelle d’origine géopolitique. La relocalisation des chaînes de production peut augmenter les coûts de 10 à 20%. Les dépenses publiques, notamment militaires, présentent des multiplicateurs budgétaires compris entre 1,2 et 1,5. Enfin, la duplication des infrastructures énergétiques accroît l’intensité capitalistique de l’économie. Cette inflation, enracinée dans l’offre, est plus persistante et moins sensible au resserrement monétaire.
L’économie mondiale entre dans un régime dominé par la recherche de résilience. Cette mutation redéfinit durablement les équilibres macro-financiers et les déterminants du profil rendement/risque des portefeuilles.