Le 30 ans US toujours sous les 5%
Nous commençons à perdre patience. Que faudrait-il pour que les taux longs se mettent enfin à corriger pour nous offrir de belles opportunités d’investissement? Rappelons-nous que le 31 décembre 2025, le 30 ans Treasury clôturait l’année à 4,84%. Avec, soulignons-le, un baril de pétrole à 57 dollars. Aujourd’hui, après le déclenchement d’une guerre, un Détroit d’Ormuz bloqué jusqu’à nouvel ordre, un baril de brut à 105 dollars (et même supérieur à 110 du 2 au 7 avril), où en sommes-nous? à 4,98%, soit 14 minuscules points de base au-dessus du niveau du 31 décembre. C’est à peine croyable. Cela signifie plusieurs choses.
Premièrement, les marchés font la différence entre pic d’inflation à court terme (transitoire pour utiliser un vocabulaire «Powellien») et risque de ralentissement de l’économie. Ensuite, dans un environnement tel que celui-ci, dominé par les affirmations imprévisibles du président américain, peu de spéculateurs osent shorter les taux longs de peu de perdre leur chemise. Entre parenthèses, le comportement bizarre de l’or récemment s’explique partiellement par des ventes pour financer des appels de marge, fin de la parenthèse! Enfin, il est de notoriété publique que les autorités américaines, Scott Bessent en premier lieu, surveillent le taux à 30 ans comme le lait sur le feu et n’hésiteraient pas une seconde à intervenir d’une manière ou d’une autre (Trésor, Fed ou les deux de concert) pour éviter toute surchauffe.
Les deux-tiers restants de ce deuxième trimestre risquent fortement de nous frustrer avec des taux gouvernementaux pas assez élevés et des spreads corporates pas assez larges.
Il n’y a pas que les taux longs gouvernementaux qui nous irritent. Les spreads de crédit se portent comme un charme et semblent immunisés, contrairement au marché des crédits privés, contre toutes les mauvaises nouvelles potentielles. Au risque de répéter toujours la même chose depuis le 28 février, nous avons l’impression de vivre un moment «à l’envers». La plupart du temps dans le passé, en cas de crise, les marchés actions guettaient le signal des marchés obligataires pour commencer à vraiment s’inquiéter et à arrêter de monter. Aujourd’hui, le signal envoyé par le marché Investment Grade est le suivant: vous pouvez continuer de monter, ce n’est pas grave. Nous en sommes presque arrivés à un moment où ce sera le marché actions qui fera la leçon au marché de taux, un comble! En conclusion, les deux-tiers restants de ce deuxième trimestre risquent fortement de nous frustrer avec des taux gouvernementaux pas assez élevés et des spreads corporates pas assez larges.
Powell et Lagarde ont parlé, so what?
Jerome Powell a pris la parole pour la dernière fois en tant que patron de la Fed et la seule information que nous avons retenue est que la zizanie règne au sein du FOMC. Jamais peut-être dans l’histoire de l’institution, les voix n’ont été aussi divergentes. Les marchés se disent que l’arrivée de Kevin Warsh va éventuellement changer quelque chose mais nous n’y croyons guère. C’est un peu la cacophonie mais, au moins, elle nous semble en partie justifiée par cet environnement atypique. L’inflation va monter mais les chiffres Core que regarde la Fed vont accélérer avec effet retard et sans doute temporaire tandis que la situation de l’emploi a l’air saine mais si l’on se plonge dans les détails, on y voit un signe avant-coureur de ralentissement. La Fed est dans le brouillard et ne nous aide pas beaucoup. Mais rien que ce constat a de la valeur et explique en partie l’atonie des marchés de taux qui, comme les membres du FOMC, ne savent pas sur quel pied danser.
Du côté de la BCE, si la conclusion est la même que celle de la Fed, avec un statu quo sur les taux, on a failli croire que le discours de Christine Lagarde allait fait bouger les marchés, même de manière éphémère. Comme d’habitude en pareille circonstance, il fallait regarder la partie courte de la courbe. Jeudi dernier, le 2 ans allemand est passé de 2,75% à 2,65% dans l’après-midi. Mais il ne faut pas se fier aux apparences puisqu’auparavant, entre lundi matin et jeudi midi, le même 2 ans allemand était passé de 2,55% à 2,75%. La BCE est très inquiète du risque de stagflation. Si le diagnostic économique est pour l’instant conforme à ses attentes, la BCE craint un choc simultané haussier sur l’inflation et baissier sur la croissance. Bref, attentiste et vigilante, elle n’exclut pas une hausse de taux prochainement. Christine Trichet (ou Jean-Claude Lagarde, vous avez le choix) est au pied du mur. En espérant qu’au dernier moment elle saura se comporter en Christine Lagarde le hibou protecteur telle que nous l’avons appréciée au cours des dernières années.
Un dernier mot sur les taux japonais, le taux JGB à 10 ans a battu un record à 2,54%. Cela pourrait passer pour anecdotique mais souvenons-nous que l’un de nos black swans favoris pour 2026 était un risque de sell-off généralisé sur les taux longs mondiaux à la suite d’une propagation du bear market japonais. Et si finalement le passage du 30 ans américain au-dessus de 5% provenait du Soleil Levant? la boucle serait bouclée.