Tokenisation des actifs: une innovation d’infrastructure à suivre de près

Erwan Le Jollec, CBH Compagnie Bancaire Helvétique

1 minute de lecture

Pour un portefeuille diversifié, l’enjeu est moins technologique que stratégique.



La tokenisation des actifs réels s’impose progressivement comme l’un des développements les plus structurants de la finance contemporaine. Le principe est simple dans son intention : un droit de propriété dématérialisé, enregistré dans un registre décentralisé. Il peut s’agir d’immeubles, d’infrastructures et d’œuvres d’art mais aussi d’actifs financiers plus traditionnels. Derrière cette apparente simplicité se dessine toutefois une évolution plus profonde : celle d’une finance où l’actif, sa détention, son transfert et parfois même sa gestion opérationnelle peuvent être réunis dans un même environnement technologique.

Sur le plan technique, la tokenisation ne modifie pas la nature économique de l’actif sous-jacent. Elle en transforme avant tout les modes d’enregistrement et de circulation. Un jeton numérique représente un droit, lequel reste encadré par une documentation juridique traditionnelle. Des programmes automatisés, souvent désignés sous le terme de smart contracts, peuvent ensuite intégrer certaines règles de fonctionnement : restrictions de transfert, modalités de distribution de revenus, gestion des événements de marché ou encore automatisation partielle du règlement-livraison. L’intérêt n’est donc pas seulement digital; il réside dans la possibilité de rendre certaines chaînes de traitement plus fluides, plus traçables et potentiellement moins coûteuses.

La tokenisation peut en effet élargir l’univers investissable, notamment dans des segments comme le crédit privé, l’immobilier, l’art, ou certains véhicules non cotés. 

C’est précisément sur ce point que la tokenisation suscite l’attention des institutions financières. Dans les marchés traditionnels, l’émission, la conservation, le rapprochement des positions et le règlement demeurent souvent fragmentés entre plusieurs acteurs et plusieurs systèmes. En réunissant davantage d’informations et de fonctions sur une même infrastructure, la tokenisation peut réduire certaines frictions historiques : délais opérationnels, coûts administratifs, risques d’erreur ou seuils d’investissement trop élevés. La possibilité de fractionner un actif constitue également un changement notable. Elle peut faciliter l’accès à des classes d’actifs jusqu’ici réservées à de grands investisseurs, tout en permettant une allocation plus fine du capital.

Pour un portefeuille diversifié, l’enjeu est moins technologique que stratégique. La tokenisation peut en effet élargir l’univers investissable, notamment dans des segments comme le crédit privé, l’immobilier, l’art, ou certains véhicules non cotés. Elle peut aussi améliorer la granularité de la construction de portefeuille, en permettant des tailles de position plus précises. En théorie, elle contribue donc à une diversification plus efficiente. En pratique, il convient toutefois de distinguer soigneusement l’innovation d’accès de l’amélioration réelle du profil rendement-risque. Tokeniser un actif peu liquide ne le transforme pas mécaniquement en actif liquide. La qualité du sous-jacent, la profondeur du marché secondaire, la solidité juridique de la structure et la qualité du dépositaire demeurent déterminantes.

Faut-il dès lors l’implémenter dès aujourd’hui? La réponse appelle une certaine nuance. La tokenisation mérite désormais une place dans la réflexion patrimoniale et institutionnelle, non comme thème spéculatif, mais comme évolution crédible des infrastructures de marché. En l’état, la tokenisation ne remplace ni l’analyse fondamentale ni la discipline de sélection. Elle constitue plutôt une nouvelle couche d’efficacité potentielle, au fur et à mesure que le cadre réglementaire, les usages institutionnels et la liquidité des marchés secondaires gagneront en maturité.

A lire aussi...