La géopolitique du Moyen-Orient est traditionnellement analysée à travers la question des hydrocarbures. Pourtant, dans l’équilibre stratégique de la région, une autre ressource pourrait s’avérer plus critique encore: l’eau potable. Dans les économies du Golfe, la sécurité hydrique est devenue une condition préalable de la stabilité économique, sociale et politique.
La contrainte de départ est simple: la péninsule Arabique est l’une des régions les plus arides du monde. Les ressources en eau renouvelables y sont extrêmement limitées. La disponibilité moyenne d’eau y est estimée autour de 500 mètres cubes par habitant et par an, très en dessous du seuil de 1700 m3 utilisé pour définir une situation de stress hydrique dans la littérature internationale (FAO, Coping with Water Scarcity, 2012). En dessous de 1000 m3, une région est considérée en pénurie d’eau, et sous 500 m3, elle entre dans une situation de pénurie absolue (UNESCO, World Water Development Report, 2024).
Pendant des siècles, les sociétés de la région ont développé des solutions adaptées à cette rareté, comme les qanats persans ou les falaj omanais, permettant d’acheminer l’eau souterraine vers les zones habitées. Mais l’urbanisation et la croissance démographique du XXᵉ siècle ont changé l’échelle du problème. La population des États du Golfe est passée d’environ dix millions d’habitants dans les années 1950 à près de cent millions aujourd’hui. Les ressources naturelles n’ont évidemment pas suivi cette dynamique.
La réponse a été technologique. À partir des années 1970, les revenus pétroliers ont permis de financer le développement massif d’infrastructures de dessalement de l’eau de mer. Aujourd’hui, le Moyen-Orient concentre plus de la moitié de la capacité mondiale de dessalement, et l’approvisionnement en eau des grandes métropoles du Golfe dépend largement de ces installations industrielles. Cette architecture hydrique présente cependant deux fragilités structurelles. La première est énergétique. Le dessalement est un processus intensif en énergie. Les installations modernes utilisant l’osmose inverse consomment généralement entre 3 et 5 kilowattheures d’électricité par mètre cube d’eau produite. Les technologies thermiques plus anciennes peuvent nécessiter entre 8 et 12 kWh/m3. Dans les économies du Golfe, l’eau potable est donc indirectement un produit du système énergétique.
Dans les économies du Golfe, l’eau devient progressivement une infrastructure stratégique comparable à l’énergie.
La seconde fragilité est géographique. L’approvisionnement en eau repose sur un nombre limité d’installations industrielles concentrées sur les littoraux du Golfe persique. Cette concentration crée un risque systémique évident. Une perturbation de ces infrastructures pourrait rapidement affecter l’approvisionnement en eau de grandes métropoles construites au cœur du désert. Dans un environnement géopolitique instable, cette dépendance transforme l’eau en vulnérabilité stratégique potentielle. Les conflits contemporains montrent que les infrastructures critiques – énergie, transport, communications – deviennent des cibles privilégiées dans les stratégies de guerre asymétrique. Les installations de dessalement entrent désormais dans cette catégorie.
Au-delà de cette dimension géopolitique, la sécurité hydrique devient aussi un thème d’investissement structurel. Les besoins en infrastructures de traitement de l’eau devraient continuer d’augmenter dans les régions arides sous l’effet combiné de la croissance démographique, de l’urbanisation et du changement climatique. La Banque mondiale estime que les investissements nécessaires pour assurer la sécurité hydrique au Moyen-Orient pourraient atteindre plusieurs centaines de milliards de dollars d’ici le milieu du siècle. Les progrès technologiques contribuent déjà à améliorer l’économie du dessalement. Les premières installations industrielles nécessitaient plus de 20 kWh/m3 d’eau produite. Les systèmes modernes d’osmose inverse peuvent désormais fonctionner autour de 3 kWh/m3 grâce aux améliorations des membranes et aux technologies de récupération d’énergie (IEA, 2016). Parallèlement, la digitalisation des réseaux hydriques ouvre un nouveau champ d’efficacité. Capteurs, analyse de données et intelligence artificielle permettent de détecter les fuites et d’optimiser la distribution. Dans certaines villes, les pertes d’eau dans les réseaux atteignent encore 30 à 40% de l’eau distribuée.
En d’autres termes, dans les économies du Golfe, l’eau devient progressivement une infrastructure stratégique comparable à l’énergie. Les infrastructures de dessalement ont rendu possible la croissance spectaculaire des villes du désert, mais elles constituent aussi un point de vulnérabilité dans un environnement géopolitique incertain. Contrairement au pétrole, qui peut être stocké et transporté, l’eau potable dépend d’infrastructures permanentes, énergivores et concentrées. Dans une région historiquement dominée par l’économie des hydrocarbures, la ressource la plus précieuse pourrait finalement être celle qui reste la plus invisible: l’eau.
C’est l’occasion de rappeler que la taille de l’économie mondiale de l’eau est estimée autour de 350 à 400 milliards de dollars (distribution, traitement, infrastructures et technologies). Selon l’OCDE, assurer la sécurité hydrique mondiale nécessitera près de 6700 milliards de dollars d’investissements d’ici 2030 et plus de 22'000 milliards d’ici 2050. Le marché du dessalement représente aujourd’hui environ 20 à 25 milliards de dollars, mais pourrait dépasser 40 milliards d’ici 2030, sous l’effet de la croissance démographique et du stress hydrique dans les régions arides. Près de 40% de la population mondiale vit déjà sous stress hydrique. La demande d’eau pourrait augmenter de 55% d’ici 2050, et près de deux milliards de personnes n’ont toujours pas accès à une eau potable sûre.