Ascension, crises et innovations de la première caisse de pension

Emmanuel Garessus

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Les 100 ans de la BVK permettent d’analyser les hauts et les bas de ce leader de la prévoyance professionnelle.

 

La BVK, la caisse de pension du canton de Zurich, est devenue avec ses 146'000 assurés et 45,8 milliards de francs de fortune, la première institution de prévoyance de Suisse.

A l’occasion des 100 ans de cette fondation de droit privé, un livre revient sur son histoire, ses transformations, sa forte expansion, ses innovations, sans oublier la célèbre affaire de corruption qui a conduit au licenciement de son chef des placements en 2019. L’ouvrage, écrit par Werner Vogt, fait partie de la très riche série des «Schweizer Pioniere der Wirtschaft und Technik». Il est édité par le Verein für wirtschaftshistorische Studien (2026).

La BVK n’est pas la plus ancienne caisse de pension du pays, un titre qui revient à celle de la ville de Berne, dès 1803. Le canton de Vaud l’a aussi précédé, en 1831, avec la couverture vieillesse de ses enseignants et de ses policiers. Dans le secteur privé, c’est Sulzer qui fait figure de pionnier (1845). La ville de Zurich a également été plus rapide que le canton. 

La création de la BVK a été approuvée par le peuple le 12 septembre 1926, à une majorité de 55%. La loi prévoyait alors un départ à la retraite à 65 ans pour les hommes -les femmes étaient assurées, mais pas aux mêmes conditions- et la rente représentait 60% du dernier salaire après 35 ans de service. Pour son premier exercice, en 1927, la BVK comptait 2405 assurés actifs et 57 retraités pour un bilan de 3 millions de francs.

L’AVS a, elle, été créée en 1948 – après un premier échec en votation populaire en 1931 –, soit après la création de caisses de prévoyance cantonales. Pour l’historien Tobias Straumann, «la Confédération arrive souvent avec retard dans notre système fédéral».

Des décennies de nette croissance

Les décennies suivantes ont été marquées par une forte croissance économique et démographique. Le marché de la prévoyance l’a accompagnée. Le nombre de caisses de pension est passé de 2152 en 1942 à 13 300 en 1966. Mais Werner Vogt observe qu’en matière de prévoyance vieillesse en 1975 la moitié de la population n’était encore couverte que par l’AVS. A la fin du siècle, la croissance de la BVK a amené le nombre de ses assurés actifs à 50'397, pour 16'075 retraités et 19 milliards de bilan.

Parmi les dates clés de l’institution, nous citerons 1959, avec l’introduction d’immeubles au bilan – qui dépasseront 1 milliard de francs en 1994 et qui seront regroupés dans la société, Kantag Liegenschaften en 1999, avec la reprise de 110 employés –, 1991 avec la publication de son premier rapport annuel, 1988 avec l’introduction d’une possibilité de pré-retraite et 2000 avec l’établissement de primes en fonction de l’âge.

Un problème structurel majeur, résultat d’un conflits d’intérêts, est survenu dans les années 1990 lorsque le canton, qui gérait les affaires de la caisse de pension, est tombé en déficit. En vertu de changements de statuts, le Canton a chargé les comptes de sa caisse de pension de 3,6 milliards de francs.

Sur le plan de la prévoyance, pour la BVK, l’année 2000 marque le passage de la primauté des prestations à la primauté des cotisations. Dans le premier système, le niveau des rentes et des prestations est pré-défini, ce qui fait supporter le risque de placement par l’institution. Dans le deuxième système, le risque de placement est réduit pour la caisse de pension puisque les prestations sont financées par l’épargne des cotisants. La discussion sur ce changement avait débuté au sein du rapport annuel 1993 de la BVK. Le gouvernement cantonal décida du changement de primauté en 1997.

En 2000, la BVK comptait 50'397 assurés actifs et 16'075 rentiers pour 19,2 milliards de francs de bilan et un portefeuille immobilier de 9,7 milliards. L’institution semblait en parfaite santé, après la présentation d’un degré de couverture de 129,7% en 1999. La réalité était différente, en raison du trou de 3,6 milliards déjà cité et de l’éclatement de la bulle internet. Jusqu’en 2025, l’institution pourra certes doubler son nombre d’assurés actifs et porter son bilan à plus de 40 milliards. Mais elle devra affronter deux défis majeurs, le passage à l’autonomie à travers une fondation de droit privé décidée par le gouvernement cantonal en 2003, et une affaire de corruption du chef de ses placements.

L’ère de l’autonomie

L’autonomie de la caisse prendra une décennie à se concrétiser en raison de la détérioration de son bilan. L’une des conditions avancée par le gouvernement pour aller de l’avant était de présenter un degré de couverture supérieur à 100% (le syndicat du secteur public VPOD demandait même 120%). Or le degré de couverture de la BVK sera inférieur à 100% durant 15 des 24 années suivantes. Il a même chuté à 81% en 2008, en réponse à la crise financière. Finalement,  après l’acceptation par le peuple zurichois, l’autonomie de la BVK sous forme de fondation de droit privée s’est concrétisée le 1er janvier 2014, même si le degré de couverture n’était que de 96,1% en 2013. Il a fallu attendre 2017 pour atteindre à nouveau la barre des 100%. Ernst Stocker, responsable des finances du canton, salua la performance et invita la la direction de la BVK à une soirée «côtelettes» qui devint une tradition, à condition de présenter un degré de couverture de 100%.

L’affaire de corruption du responsable des placements de la BVK, Daniel Gloor, a marqué les esprits ces dernières années. Si l’auteur a été arrêté en juin 2010, ses actions sont restées dissimulées durant huit années. Le système de contrôle a clairement failli. L’auteur a été condamné entre autres à six ans de privation de liberté et 200 000 francs d’indemnisation. La crise fut aussi politique et médiatique. Une commission d’enquête a notamment révélé que la BVK n’avait pas effectué d’étude d’ALM, un exercice courant depuis le début des années 2000. D’autres manquements furent mis en lumière. Il fallut donc procédé à des réformes organisationnelles et structurelles majeures. Interrogé pour cet ouvrage, Jürg Landolt, ancien directeur adjoint de la BVK, déclare que cette affaire «nous a rejeté huit ans en arrière. Au lieu de nous occuper d’innovation, nous devions consacrer notre temps à gérer le passé».

Des innovations sont intervenues malgré tout par la suite. Pour répondre aux défis des temps partiels et des faibles revenus, le seuil d’entrée a été réduit de moitié en 2019. Trois variantes de cotisations ont également été introduites à cette époque. Et un modèle de retraite flexible a fait son apparition en 2024.

Dans l’asset management, l’ouvrage souligne dès son introduction les efforts entrepris pour réduire les coûts. Les frais de gestion de la BVK se montent à seulement 0,12% de la fortune et les frais administratifs se limitent à 81 francs (2024), contre 138 francs en 2013.

Un siècle après sa création, la BVK n’a pas changé la répartition des cotisations, à savoir 60% par le canton et 40% les assurés. Mais elle s’est clairement adaptée aux profils de ses assurés. Il existe par exemple trois variantes du plan d’épargne. Aujourd’hui, forte d’un degré de couverture de 115,3% au 28 février 2026, la BVK est une institution saine, une fondation de droit privée qui s’est modernisée, qui se veut exemplaire en termes de transparence, de surveillance et d’organisation. 

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