Les acquisitions pharmas réduisent l’innovation

Emmanuel Garessus

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Les chercheurs quittent souvent le fruit d’une fusion. Le problème est dû à l'intégration plutôt qu'à une suppression délibérée, selon une étude.

 

Malgré une taille considérable, le marché pharmaceutique est très fragmenté. Et il est en rapide transformation. La Chine fait dorénavant partie de ses leaders. Après une important réforme, l’Empire du Milieu représentait 8% des essais cliniques en 2010 et il dépasse les Etats-Unis en volume d’essais depuis 2020, selon une récente étude publiée par le NBER (From Free Rider to Innovator: The Rise of China’s Drug Development; WP 34977, mars 2026).

La structure fragmentée de ce marché alimente les acquisitions, soit afin de compléter un portefeuille de spécialités soit de renforcer sa présence sur un créneau, soit encore de remédier à la perte de brevets de médicaments à fort chiffre d’affaires. Elles sont très fréquentes ces dernières années dans des domaines de croissance comme l’obésité, l’oncologie et l’immunologie. Parmi les plus grandes, Pfizer a repris Metsera (obésité) pour 10 milliards de dollars et Seagen (oncologie) pour 43 milliards en 2025. Mais ces acquisitions ont-elles un effet positif sur l’innovation pharmaceutique?

«Les acquisitions encouragent la collaboration entre les équipes de recherche, mais celle-ci est sélective et inégale.»

Le sujet est très actuel. Les autorités antitrust évaluent d’ailleurs de plus en plus les acquisitions sur le plan de leurs effets sur l’innovation, avec un regard très critique. On parle d’ailleurs de «Killer Acquisitions» (acquisitions meurtrières) quand les rachats évitent les chevauchements des efforts de recherche et limitent la concurrence des projets.

Réduction du capital humain

La limitation de la concurrence peut provenir de la réduction du capital humain qui alimente la recherche, ainsi que le démontre une nouvelle étude publiée par le forum académique Promarket, du George J. Stigler Center for the Study of the Economy and the State à la Booth School of Business de l’Université de Chicago. L’étude montre que des chercheurs peuvent quitter le groupe si l’intégration ne les satisfait pas. La productivité des scientifiques qui demeurent dans l’entreprise peut être contrainte. Et des changements de priorités peuvent mettre un terme à des projets. Le thème de la recherche de Carmine Ornaghi et Lorenzo Cassi est «Acquisitions, inventors’ turnover, and innovation: Evidence from the pharmaceutical industry» (European Economic Review, April 2026).

Les auteurs analysent plus de 500 acquisitions pharmas entre 1988 et 2015 en utilisant les données de l’Office européen des brevets et en jugeant l’activité de milliers de chercheurs avant et après une transaction de M&A. Les scientifiques restaient-ils au sein de l'entreprise issue de la fusion pour poursuivre leurs activités de R&D, rejoignaient-ils d'autres organisations pour y mener des activités de R&D, ou quittaient-ils purement et simplement le domaine de l’innovation?

Le résultat de l’étude est décevant en termes d’innovation: Les acquisitions s'accompagnent d'une augmentation marquée des départs de chercheurs, de baisses substantielles de productivité chez ceux qui changent d'entreprise, et de réductions significatives de la production de brevets, même parmi les scientifiques qui restent au sein de l'entreprise issue de la fusion». Ces tendances suggèrent une érosion du capital humain innovant due à l'intégration plutôt qu'à une suppression délibérée, les auteurs préfèrent le terme de «manslaughter acquisitions» («acquisitions homicides») plutôt que de «Killer Acquisitions» afin de «souligner à la fois la dimension humaine de cette perte et son caractère non prémédité».

La probabilité qu'un chercheur cesse de déposer des brevets augmente, selon l’étude, «de 7 à 17 points de pourcentage à la suite d'une acquisition.» Elle note aussi que «les chercheurs employés par des entreprises rachetées ont entre 12 et 19 points de pourcentage plus de chances de rejoindre une autre entreprise à la suite d'une acquisition que les chercheurs comparables travaillant pour des entreprises non ciblées». Troisièmement, «l'innovation diminue même chez les inventeurs qui restent au sein de l'entreprise issue de la fusion, en termes de brevet. Les acquisitions encouragent la collaboration entre les équipes de recherche, mais celle-ci est sélective et inégale. A l’évidence, les effets de synergie peinent à se manifester.

Et la Suisse?

Les acquisitions ne se soldent pas seulement par des effets négatifs en termes d’innovation. A terme, l’actionnaire subit aussi fréquemment des conséquences négatives. Il serait intéressant de connaître, sur le plan de l’innovation, les résultats des transactions des groupes suisses.

Les groupes suisses, qui sont de fréquents repreneurs, semblent toutefois des exceptions tant en termes d’emplois que d’innovation et de valeur actionnariale. L’étude de BAK Economics du début 2025 en témoigne d’une progression annuelle de la valeur ajoutée de 14,8% sur 10 ans, de 2,3% de l’emploi et une contribution à la moitié de la progression du PIB. D’ailleurs, ce mercredi, nous apprenions que la Suisse était septième au plan mondial en termes de brevets, avec quelque 10’000 brevets déposés en 2025.

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