L’objectif des sanctions internationales est d’infliger des difficultés économiques à un adversaire. Si vous êtes les Etats-Unis, vous y parvenez en saisissant des avoirs ou en interdisant les transactions avec certains pays, en ciblant souvent des personnes ou des entités spécifiques proches du régime visé. Compte tenu de la portée mondiale du système du dollar, les sanctions américaines sont généralement redoutées partout dans le monde. Mais aujourd’hui, ce sont les Etats-Unis qui en font les frais.
En effet, en bloquant le détroit d’Ormuz au pétrole provenant des pays du golfe Persique pro-américains, tout en continuant d’exporter une quantité substantielle de son propre pétrole vers la Chine, l’Iran a infligé des sanctions douloureuses aux Etats-Unis. Si ces sanctions iraniennes de facto perdurent, elles imposeront des coûts économiques considérables à de nombreux Américains, y compris aux partisans du président Donald Trump, ce qui aura un impact majeur sur les élections de mi-mandat de novembre.
Les Etats-Unis n’achètent généralement pas beaucoup de pétrole aux pays du golfe Persique. La majeure partie de la production de la région est acheminée par pétrolier vers l’Asie et, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, vers l’Europe. Mais le marché mondial du pétrole est tellement interconnecté que les variations du prix du Brent affectent immédiatement les prix de l’énergie partout, y compris ceux de l’essence et du diesel à la pompe dans toute l’Amérique du Nord. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, le prix du diesel routier a augmenté de plus d’un dollar le gallon, pour dépasser les cinq dollars, depuis le 28 février, date à laquelle les frappes américano-israéliennes contre l’Iran ont commencé.
La hausse des prix des carburants a un impact direct sur tous ceux qui conduisent un véhicule – y compris de nombreux fervents partisans de Trump qui, selon des études de marché, sont plus susceptibles de conduire des pick-up de grande taille. La hausse des prix du diesel et des engrais mettra les agriculteurs sous pression. Les prix du kérosène ont également fortement augmenté sur tous les marchés, ce qui a des répercussions immédiates sur le prix des billets d'avion (et des effets négatifs supplémentaires sur les coûts de transport). Et ces prix plus élevés feront baisser le niveau de vie de manière plus générale, car les coûts de transport influencent fortement le prix des denrées alimentaires et de tous les biens.
La Russie souhaite affaiblir les Etats-Unis et leurs alliés, et la hausse des prix du pétrole est une aubaine pour le Kremlin.
À cela s’ajoutent les répercussions sur les marchés financiers. Comment la Réserve fédérale pourrait-elle baisser ses taux d’intérêt alors que le Brent se négocie à 100 dollars le baril ou plus? Si le Comité fédéral de l’open market ne parvient pas à résister à ces fortes pressions inflationnistes, les parallèles avec Arthur Burns – nommé président de la Fed par Richard Nixon en 1970, avec des conséquences plutôt désastreuses sur l’inflation (et la stagnation) durant cette décennie – ne manqueront pas d’être établis.
Il existe toujours des options politiques, et Trump laisse désormais entendre qu’il souhaiterait désamorcer les attaques contre les infrastructures liées à l’énergie. Mais pour maintenir ses sanctions de facto, il suffit à l’Iran de préserver la crédibilité de sa menace contre les pétroliers dans le détroit d’Ormuz. Trump pourrait bien sûr déclarer victoire et mettre fin aux attaques de missiles américaines. Mais cela mettra-t-il un terme au conflit entre Israël et l’Iran ou rendra-t-il le golfe Persique à nouveau sûr pour la navigation?
Outre ses propres capacités de production, l’Iran peut compter sur un soutien solide de la Russie. Selon la presse, la Russie encourage l’Iran à poursuivre ses attaques, notamment en fournissant des données de ciblage pour frapper des cibles américaines et en soutenant de diverses manières les opérations de drones. La Russie souhaite affaiblir les Etats-Unis et leurs alliés, et la hausse des prix du pétrole est une aubaine pour le Kremlin. Alors que le conflit avec l’Iran s’est intensifié, les Etats-Unis ont assoupli leurs sanctions contre le pétrole russe. Les Russes s’attendent probablement à un nouvel assouplissement si le conflit se poursuit.
Robin J. Brooks, de la Brookings Institution, propose que les Etats-Unis imposent un embargo sur le pétrole iranien, ce qui est faisable étant donné que l’administration est désormais disposée à intercepter les navires de la flotte fantôme (comme elle l’a montré au Venezuela). Cette idée mérite d’être sérieusement prise en considération, d’autant plus qu’elle perturberait l’approvisionnement en pétrole de la Chine, ce qui donnerait aux dirigeants chinois un intérêt direct à s’engager sur le plan diplomatique. Mais la Chine a constitué d’importantes réserves de pétrole (environ 100 jours d’importations). Qui pourra supporter le plus longtemps les dommages économiques: la République islamique, avec son régime répressif, ou les Etats-Unis, avec leur démocratie électorale?
D'autres idées circulent également, et tout est vraisemblablement sur la table à la Maison Blanche. Newt Gingrich, ancien président de la Chambre des représentants des Etats-Unis, souhaite creuser un nouveau canal à l'aide d'une «douzaine d'explosions thermonucléaires». Même si une méthode de construction aussi bizarre était possible et souhaitable (elle rappelle le plan farfelu de Nikita Khrouchtchev visant à inverser le cours de la Volga à l’aide d’«explosions nucléaires pacifiques»), un canal contournant le détroit d’Ormuz deviendrait lui-même une cible. Les missiles iraniens peuvent atteindre au moins les installations saoudiennes sur la mer Rouge.
Il serait logique d’intégrer les capacités anti-drones ukrainiennes pour rouvrir le détroit, mais la Russie maintiendra les meilleurs experts ukrainiens occupés en Ukraine. Des recettes pétrolières plus importantes signifient que la Russie peut (et va) construire et lancer davantage de drones et de missiles contre l’Ukraine.
Le renforcement des capacités anti-drones des Etats-Unis (et de l’OTAN) est également séduisant, et c’est une question sur laquelle le Priority Technology Group du MIT travaille depuis plusieurs années. La technologie nécessaire peut être développée, notamment avec la contribution ukrainienne, et le renforcement requis serait bénéfique pour les emplois dans le secteur manufacturier et les chaînes d’approvisionnement aux Etats-Unis, en Europe et dans d’autres pays amis.
Mais toutes les contre-mesures efficaces prennent du temps. Et avec l’aggravation des difficultés économiques aux Etats-Unis et les élections de mi-mandat qui approchent, les dirigeants de la République islamique pensent probablement que le temps joue en leur faveur.
Copyright: Project Syndicate, 2026.