Pourquoi l'euro numérique a besoin de l'avis des travailleurs

Esther Lynch et Oliver Roethig

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L’euro numérique représente une opportunité cruciale pour faire progresser la souveraineté numérique et la concurrence loyale sur le continent.

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L'euro numérique proposé par la Banque centrale européenne n'est pas simplement une nouvelle mise à niveau technologique. Face à l’hostilité du président américain Donald Trump envers la réglementation de l’Union européenne vis-à-vis des géants de la tech, et envers le projet européen dans son ensemble, l’euro numérique représente une opportunité cruciale pour faire progresser la souveraineté numérique et la concurrence loyale sur le continent. Mais pour gagner la confiance des citoyens et des entreprises européens avant son lancement éventuel en 2029, l’euro numérique doit être souverain, public et inclusif.

La plupart des transactions électroniques actuelles entre particuliers et entreprises sont effectuées par des réseaux de paiement privés tels que Visa et Mastercard. Comme l’ont justement souligné plus de 60 économistes de renom – dont Thomas Piketty, Jan Pieter Krahnen et Daniela Gabor –, cette dépendance constitue une vulnérabilité stratégique.

Lorsque les multinationales américaines dominent l’infrastructure financière numérique, les décideurs politiques américains peuvent s’en servir comme d’un outil de coercition. Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, est exclu des systèmes de paiement électronique depuis que les États-Unis l’ont sanctionné l’année dernière. Pour renforcer sa souveraineté numérique et protéger l’ordre international, l’Europe doit contrôler ces systèmes critiques, y compris l’infrastructure de données sous-jacente. L’euro numérique ne peut pas dépendre de fournisseurs de cloud américains tels qu’Amazon Web Services ; des alternatives européennes sont nécessaires de toute urgence.

L’euro numérique doit être une solution du secteur public. Les expériences récentes couronnées de succès au Brésil et en Inde montrent que les systèmes de paiement numériques développés localement peuvent favoriser l’inclusion et réduire les coûts, mais uniquement s’ils restent des infrastructures publiques. L’euro numérique doit résister à la pression des entreprises technologiques et fintech en faveur de la création monétaire privée.

Enfin, et surtout, l’euro numérique doit être inclusif. Cela signifie que la «collaboration avec de nombreuses parties prenantes» de la BCE doit inclure les employés du commerce de détail, de la finance et du secteur public qui mettront en œuvre la monnaie.

Les employés de banque de toute la zone euro joueront un rôle crucial pour assurer l’adoption de l’euro numérique, en fournissant aux clients des explications claires et un soutien dédié à chaque étape du processus. Les postiers pourraient jouer un rôle similaire pour les personnes qui ne possèdent pas de compétences numériques ou de compte bancaire, selon des plans de la BCE qui ont fuité. Et, bien sûr, l’euro numérique aura un impact sur les transactions quotidiennes dans les supermarchés, les magasins de vêtements et les petits commerces, ce qui signifie que les employés du commerce de détail sont les mieux placés pour identifier les problèmes à un stade précoce et maintenir la crédibilité à long terme de la monnaie.

Non seulement l'implication de ces employés dans le développement de l'euro numérique est essentielle pour faciliter son adoption, mais cela offre également d'énormes opportunités à leurs employeurs. Dans le secteur financier, par exemple, les petites institutions sont déjà confrontées à des pressions de consolidation. Un euro numérique géré par la BCE créerait donc des conditions de concurrence équitables, renforçant ainsi la position de ces petits acteurs financiers.

Il en va de même pour le commerce de détail. Alors que les grandes entreprises peuvent s’adapter rapidement, les petits et moyens détaillants subissent déjà une pression considérable due à l’inflation, à la hausse des coûts d’exploitation et au pouvoir de marché des plateformes en ligne dominantes telles qu’Amazon. Un euro numérique bien conçu, avec des coûts de transaction faibles et un contrôle public rigoureux, pourrait réduire la dépendance vis-à-vis des prestataires de paiement privés, préserver des emplois de qualité et créer un marché unique plus équitable.

Avant tout, l’euro numérique doit construire une véritable souveraineté numérique européenne, et non perpétuer la dépendance vis-à-vis d’une poignée d’entreprises américaines soumises à la législation des États-Unis. Il doit renforcer la concurrence, et non consolider la position des acteurs dominants. Et il doit être façonné par les travailleurs – des employés de banque aux caissiers de commerce de détail en passant par les postiers – chargés de sa mise en œuvre au quotidien.

Bien sûr, l’argent liquide a encore un rôle à jouer dans la protection de la vie privée et de l’autonomie. De plus, il soutient des milliers d’emplois qualifiés dans l’impression, le transport et la sécurité, tout en garantissant l’inclusion sociale des personnes âgées, des ménages à faibles revenus et de ceux qui ne disposent pas de smartphone ou de connexion Internet.

Alors que le Parlement européen s'apprête à voter sur l'euro numérique plus tard cette année (la BCE a besoin d'une autorisation législative pour émettre cette monnaie), il a déjà manifesté un soutien clair au projet. Outre le fait d'approuver l'euro numérique comme un outil visant à renforcer la souveraineté monétaire européenne, il a également réaffirmé l'indépendance de la BCE et le rôle continu de l'argent liquide.

Dans cette prochaine phase, la BCE et les autres institutions européennes devraient reconnaître les syndicats comme des partenaires constructifs. Les structures de dialogue social existantes – dans le secteur bancaire, le commerce de détail et le Système européen de banques centrales – constituent des forums crédibles auxquels il est possible d’accéder immédiatement pour contribuer à façonner un euro numérique inclusif.

Concevoir un euro numérique en tenant compte de la contribution significative des travailleurs profite à toutes les parties concernées. Cela améliorerait la qualité de l’emploi, rationaliserait et renforcerait son adoption par les entreprises, et consoliderait le modèle socio-économique européen fondé sur une grande confiance. En cas de succès, cette approche de la mise en œuvre de l’euro numérique, en plaçant les valeurs démocratiques au cœur du projet, pourrait servir d’exemple à suivre pour le reste du monde.

 

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