La consommation ou l’emploi d’abord?

Dani Rodrik

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Des politiques productivistes qui renforcent la voix des travailleurs tout en améliorant leur autonomie grâce à des innovations organisationnelles permettraient de progresser sur les deux fronts.

 

A quoi sert l’économie? Depuis Adam Smith, les économistes apportent une réponse simple à cette question: l’économie accroît nos possibilités de consommation. Une économie qui fonctionne bien est une économie qui offre une gamme toujours plus large de biens et de services, à des prix toujours plus abordables, qu’il s’agisse des produits alimentaires, des biens de consommation, du logement ou des transports. A l’inverse, une économie qui fonctionne mal est une économie de rareté, au sein de laquelle les biens et services recherchés par les consommateurs sont soit indisponibles, soit trop chers.

Cette vision axée sur le consommateur est traditionnellement associée étroitement aux économistes universitaires et aux technocrates. Elle imprègne toutefois également la pensée actuelle dans les milieux progressistes.

Aux Etats-Unis, l’opposition du Parti démocrate au président Donald Trump se cristallise autour du thème de l’»accessibilité financière«, une vision clairement consumériste. De même, dans le programme d’»abondance«popularisé par les journalistes Ezra Klein et Derek Thompson, la priorité réside dans l’élargissement de l’offre de biens et de services, sur un spectre toutefois plus large que celui des biens de consommation, incluant le logement, les transports et les énergies renouvelables.

Or, une vision économique alternative existe, qui place l’accent sur un autre aspect de la nature humaine et des besoins humains. Les individus sont à la fois consommateurs et producteurs. L’exercice de notre profession nous apporte autant – peut-être même plus – d’épanouissement, de reconnaissance sociale et de satisfaction dans la vie que les biens et services que nous consommons. Notre travail nous procure un sentiment d’appartenance à une communauté, de dignité et d’identité.

C’est pourquoi la perte d’un emploi est associée à une baisse du bien-être individuel, plusieurs fois supérieure à la diminution de revenus provoquée par le chômage. C’est également la raison pour laquelle une grande partie de l’actuelle polarisation sociale et politique, ainsi que de la montée du populisme autoritaire qui l’accompagne, peut être attribuée aux séquelles causées sur les marchés du travail des régions laissées pour compte par la désindustrialisation, l’austérité et la mondialisation. Lorsque des emplois décents disparaissent définitivement, les conséquences s’étendent bien au-delà des pertes immédiates de revenus et de consommation.

Ces deux visions de l’économie – consommation versus emploi – impliquent des cadres politiques et des remèdes très différents. Prenons l’exemple des soins de longue durée, un secteur important et en pleine croissance, qui emploie aujourd’hui aux Etats-Unis un nombre de travailleurs plusieurs fois supérieur à celui de la main-d’œuvre dans l’industrie automobile. Une grande partie du débat actuel concernant ce secteur est axée sur le défi que représente la «pénurie de travailleurs». Il s’agit ici encore d’une vision consumériste, dans la mesure où l’analyse politique se concentre sur la disponibilité de services de soins bon marché pour les personnes âgées.

La vision axée sur l’emploi présente le défi sous un angle différent: celui de la création d’emplois de qualité dans les services de soins de longue durée. La perspective de meilleurs emplois attirerait davantage de travailleurs dans le secteur, et augmenterait l’offre tout en améliorant la qualité des emplois.

Prenons également le cas de l’industrie des énergies renouvelables, qui concerne notamment les panneaux solaires et les éoliennes. Le moyen le moins coûteux d’étendre le déploiement des énergies renouvelables et d’accélérer la transition vers l’abandon des combustibles fossiles consiste à s’appuyer sur les importations en provenance de Chine, pays leader mondial dans ce secteur.

La vision fondée sur l’emploi préconiserait une approche plus équilibrée, qui viserait également à créer des emplois au niveau national. L’Espagne applique cette stratégie, et figure en tête au niveau européen à la fois en termes de production nationale d’énergie renouvelable à grande échelle et de réduction des prix de l’énergie.

Enfin, intéressons-nous au logement. La productivité en matière de construction de logements stagne depuis plusieurs années aux Etats-Unis, en partie à cause des réglementations de sécurité et des normes syndicales. Une vision consumériste, telle qu’appliquée dans le programme d’abondance, se concentrerait sur la réduction des lourdeurs administratives.

Or, un grand nombre des réglementations qui ralentissent la construction permettent d’un autre côté de réduire l’incidence des accidents du travail. Le nombre d’accidents mortels et de blessures dans le secteur du bâtiment a considérablement diminué aux Etats-Unis depuis les années 1970, grâce aux règles de sécurité sur le lieu de travail. Comment concilier l’amélioration du bien-être des travailleurs, que ces règles ont permis, et la diminution du nombre de logements disponibles pour l’ensemble de la population? Une approche axée sur les emplois de qualité devrait nous rendre plus favorables aux normes et réglementations qui sacrifient une part d’efficacité au profit d’emplois plus satisfaisants, plus sûrs et moins précaires.

Pour améliorer le niveau de vie et la dignité des individus, il est nécessaire que les dirigeants politiques conjuguent ces deux visions. Bien que les deux approches proposent souvent des solutions contradictoires, une stratégie économique propice à des gains de productivité favorables aux travailleurs pourrait faire d’une pierre deux coups.

En principe, les innovations organisationnelles et technologiques qui renforcent la productivité améliorent à la fois les conditions de travail et la disponibilité des biens et des services. Néanmoins, dans de trop nombreux cas, les travailleurs profitent peu de ces améliorations. Si les plateformes numériques et les entrepôts automatisés ont considérablement renforcé la productivité du travail, la majeure partie des avantages est revenue à des entreprises telles qu’Uber et Amazon.

Comme l’énonce une récente publication des économistes du MIT Daron Acemoglu, David Autor et Simon Johnson, les entreprises sont souvent confrontées à des incitations faussées lorsqu’elles décident des technologies à adopter et à déployer. Elles peuvent préférer des systèmes hiérarchiques axés sur l’efficacité, qui maintiennent un contrôle strict sur les travailleurs, et qui intensifient la division du travail. Or, l’IA et d’autres technologies nouvelles peuvent également être utilisées pour renforcer l’autonomie des travailleurs, leur confier davantage de responsabilités, et leur permettre d’effectuer un éventail plus large de tâches plus complexes. Dans le domaine des soins de longue durée, pour reprendre cet exemple, la fourniture décentralisée de services assurés en équipe peut améliorer à la fois la qualité des emplois et la productivité, grâce à la réduction du taux de rotation du personnel et des frais hospitaliers.

Les dirigeants politiques n’ont pas à faire un choix radical entre une économie au service des consommateurs et une économie au service des travailleurs. Des politiques productivistes consistant à renforcer la voix des travailleurs tout en améliorant leur autonomie grâce à des innovations organisationnelles et technologiques peuvent permettre de progresser sur ces deux fronts. Ces politiques nécessitent toutefois un état d’esprit différent, établissant un équilibre entre vision consumériste et attention suffisante à l’importance d’emplois de qualité.


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