Traitements anti-obésité: de l’euphorie à la sanction

Gérard Reber

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La «prime à la rareté» désormais estompée, le secteur fait face à une analyse plus concrète des fondamentaux estime Valérie Noël, responsable du trading à la Banque Syz.

 

Il y a quelques années, Elon Musk vantait publiquement les mérites de ces nouveaux traitements contre l’obésité, contribuant à propulser ces médicaments au cœur du débat médiatique certes, mais aussi boursier. Dans la foulée, les deux pionniers du secteur, Novo Nordisk et Eli Lilly, ont vu leurs actions s’envoler en Bourse. L’appétit des investisseurs semblait alors insatiable envers une industrie alors débordée par une demande en hausse constante. Depuis, les trajectoires boursières des deux groupes ont nettement divergé. Le laboratoire danois a subi une correction marquée, tandis que son concurrent américain reste le premier groupe pharmaceutique à dépasser les 1 000 milliards de dollars de capitalisation.

Alors que la concurrence s’intensifie et que les investisseurs scrutent la prochaine génération de traitements, ce contraste entre les deux géants est-il appelé à durer, au moment où de nouveaux acteurs cherchent à s’imposer? Et après l’euphorie initiale, le secteur peut-il encore justifier des valorisations aussi élevées que celle d’Eli Lilly? Décryptage avec Valérie Noël, responsable du trading à la Banque Syz.

Vraie vedette depuis bientôt deux ans, le marché des traitements anti-obésité fait-il toujours autant saliver Wall Street?

L’intérêt demeure très fort, mais le «storytelling» a évolué. Nous ne sommes plus dans un récit de pénurie et d’accès limité comme au début, mais davantage dans une logique d’exécution: la capacité à produire à grande échelle, à proposer des conditions tarifaires soutenables, à obtenir des remboursements via les assureurs et à démontrer une différenciation clinique entre les molécules. Aux États-Unis, la disponibilité des médicaments s’est globalement améliorée depuis 2025, même si des tensions ponctuelles persistent selon les zones et les marques recherchées.

En Bourse, cette évolution se traduit par un changement de perspective. La «prime à la rareté» s’estompe, au profit d’une analyse plus concrète des fondamentaux: volumes effectivement écoulés, niveau des remises, conditions de remboursement, parts de marché et capacité à préserver les marges dans un marché en rapide expansion.

La prochaine étape devrait être marquée par l’arrivée sur le marché de traitements simplifiés sous forme de comprimés, plutôt que d’injections. Une évolution susceptible d’accélérer encore la croissance de ce segment spécifique de l’industrie pharmaceutique?

Potentiellement oui. La voie orale peut en effet ouvrir un marché beaucoup plus large, en améliorant l’acceptabilité des traitements, en simplifiant la logistique, en supprimant les contraintes liées à la chaîne du froid et en facilitant la prescription. Elle pourrait donc générer un effet d’échelle significatif.

Cette dynamique se reflète déjà dans la course aux GLP-1 oraux, notamment avec l’orforglipron développé par Eli Lilly, dont des résultats avancés issus d’un essai de phase 3 ont été publiés. Toutefois, cette accélération ne se fera pas sans quelques sources de friction: les traitements oraux peuvent soulever des questions de tolérance, d’observance et de positionnement en matière de prix et de remboursement.

«Ce qui compte avant toute chose, ce sont les règles médicales et les conditions de remboursement.» 

Certains médecins alertent sur un usage jugé abusif de ces traitements. Faut-il craindre un effet de «mauvaise image» susceptible de peser sur l’évolution des ventes?

C’est un risque, mais l’impact commercial découle rarement d’une polémique médiatique isolée. Ce qui compte avant toute chose, ce sont les règles médicales et les conditions de remboursement. Je pense que deux leviers pourraient encadrer, voire ralentir, la croissance du marché.

D’une part, un durcissement des prescriptions, avec des indications mieux définies, un contrôle renforcé et un accès réservé à certains profils de patients. D’autre part, un encadrement accru des versions dites «compounded» – c’est-à-dire les préparations réalisées en pharmacie, en dehors des produits officiels. Cette évolution pourrait réduire un canal parallèle de distribution, tout en ravivant le débat sur la sécurité et le bon usage de ces traitements.

En définitive, l’image joue un rôle, mais la dynamique des ventes dépend avant tout des décisions des autorités de santé et des assureurs, qui déterminent concrètement la vitesse de diffusion de ces traitements.

Dans la Battle entre les deux leaders, Novo Nordisk et Eli Lilly, les trajectoires boursières apparaissent très contrastées, avec notamment le plongeon du groupe danois. Comment un tel contraste entre les deux est-il possible?

Car les marchés ne se contentent pas uniquement d’évaluer les ventes actuelles; ils cherchent avant tout à déterminer qui aura la meilleure avance dans le futur. Leur analyse porte donc sur l’efficacité des traitements, la tolérance des patients, le développement de nouveaux formats ainsi que celui des prochaines générations de produits.

En février 2026, l’écart s’est accentué après un revers clinique enregistré par Novo Nordisk sur son candidat de nouvelle génération, CagriSema. Dans le même temps, Eli Lilly bénéficiait d’une dynamique favorable, soutenue par une guidance positive en termes d’innovations et de construction de son pipeline.

En trading, cette configuration est typique d’un régime où les valeurs se comportent comme des «events stocks». Cette sensibilité aux annonces se concrétise en tenant compte de plusieurs facteurs: résultats d’essais cliniques, guidance, évolution du pricing, capacités de production ou encore arbitrages des payeurs.

Qu’est-ce qui explique une telle correction du titre Novo Nordisk, ancienne capitalisation vedette en Europe à la fin de 2023?

Le déclencheur le plus récent résulte d’une déception liée à un programme de nouvelle génération de traitements. Elle a modifié la perception du marché, en réduisant la visibilité sur l’avantage clinique futur du groupe et en accentuant les incertitudes concernant ses parts de marché ainsi que sa capacité à maintenir ses prix face à Eli Lilly.

À cela s’ajoute un effet «Bourse» assez classique. Lorsqu’une valeur a fortement augmenté, les attentes des marchés deviennent plus exigeantes. Si la croissance apparaît moins exceptionnelle qu’anticipé – ou si les inquiétudes liées aux remises et aux conditions de remboursement reviennent au premier plan – les multiples de valorisation peuvent vite apparaître exagérés, entraînant une correction parfois brutale d’un titre comme Novo Nordisk.

«Les prochaines publications de données seront déterminantes: des résultats positifs peuvent entraîner une revalorisation rapide, tandis qu’une déception pourrait produire l’effet inverse.»

Eli Lilly dispose-t-elle des atouts suffisants pour conserver son statut de premier groupe pharmaceutique à dépasser les 1000 milliards de dollars de capitalisation boursière?

Un tel statut repose sur trois piliers: la croissance, la visibilité et la capacité à préserver ses marges. Eli Lilly a franchi ce seuil à la fin de 2025, portée par l’essor spectaculaire du marché des traitements GLP-1 et par la forte progression de ses ventes dans ce segment.

Pour les marchés, l’enjeu des années 2026–2027 sera le suivant: pendant combien de temps le groupe pourra-t-il maintenir un niveau élevé de croissance et de rentabilité, dans un contexte marqué par l’intensification de la concurrence, la pression accrue des payeurs et l’élargissement des indications thérapeutiques, qui implique des exigences renforcées en matière de preuve clinique?

En ce début d’année 2026, entre Novo Nordisk et Eli Lilly, lequel des deux groupes paraît le mieux positionné pour un investisseur, et pour quelles raisons?

Je ne préfère pas recommander un titre en particulier. En revanche, la comparaison entre Novo Nordisk et Eli Lilly peut s’appuyer sur quelques axes d’analyse.

  • Premier axe: la performance «dans la vraie vie», c’est-à-dire l’efficacité des traitements, leur tolérance et la durabilité de la perte de poids observée.
  • Deuxième axe: la capacité industrielle. Sur ce marché, la demande peut rapidement dépasser les capacités de production et de distribution; la maîtrise de la chaîne d’approvisionnement constitue donc un avantage déterminant.
  • Troisième axe: l’accès au marché et la politique tarifaire. Les décisions de remboursement et les conditions négociées avec les assureurs déterminent la vitesse de diffusion des médicaments.
  • Enfin, ce critère clé pour les investisseurs: la qualité de la prochaine génération de traitements et le degré d’anticipation déjà intégré dans les valorisations boursières.

Plusieurs «outsiders», comme Roche ou Pfizer, cherchent à se positionner sur ce marché. Quelles sont leurs chances face aux deux pionniers?

Leur succès dépendra avant tout de leur capacité à proposer un traitement véritablement différenciant, et non simplement un GLP-1 supplémentaire. Roche apparaît comme un concurrent sérieux depuis la publication de premières données encourageantes, qui ont conforté sa stratégie. Le groupe mise sur une approche dite de «nouvelle génération», avec l’objectif d’améliorer soit l’efficacité clinique, soit le profil de tolérance, voire les deux.

Pfizer, en revanche, a connu un ralentissement à court terme avec l’arrêt d’un programme portant sur un comprimé GLP-1. Cette décision repousse son calendrier de développement. L’entreprise indique poursuivre d’autres pistes, mais ce décalage retarde mécaniquement une éventuelle entrée sur le marché.

Du point de vue des marchés, ces acteurs sont souvent considérés comme des dossiers «à catalyseurs». Les prochaines publications de données seront déterminantes: des résultats positifs peuvent entraîner une revalorisation rapide, tandis qu’une déception pourrait produire l’effet inverse.

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