Pour Tesla, le seul storytelling ne suffit plus

Gérard Reber

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Les tumultes s’accroissent pour la marque américaine. Le point avec Valérie Noël, responsable du trading à la Banque Syz.

 

Les résultats présentés mercredi 23 juillet l’ont confirmé une nouvelle fois: Tesla traverse une période difficile. Elle est marquée par une chute de ses ventes de véhicules électriques (-13,5% au dernier trimestre), un recul de 12% de son chiffre d’affaires et une baisse drastique de 42% de son résultat opérationnel. «Nous sommes dans une période de transition et nous pourrions probablement connaître encore d’autres trimestres difficiles» a reconnu Elon Musk en assurant toutefois que les paris pris par son groupe seraient payants sur le long terme.

Faut-il y voir une simple turbulence ou le début d’un déclin plus structurel? C’est la grande inconnue en ce milieu d’année. Seule certitude: les promesses de son emblématique patron ne suffisent plus à rassurer au vu du recul de 30% de l’action de la marque américaine. On en parle avec Valérie Noël, responsable du trading à la Banque Syz.

L’action Tesla a connu une année en dents de scie. Après une forte progression fin 2024, elle est en recul depuis le début de 2025. Est-ce une opportunité d’investissement dans la marque?

L’évolution du cours de Tesla illustre bien la nature souvent volatile des valeurs technologiques, encore plus lorsqu’elles sont fortement exposées. Après un rebond spectaculaire à la fin de 2024, porté par l’enthousiasme suscité par l’intelligence artificielle et les projets de robotaxis, le titre a corrigé, traduisant des interrogations sur la croissance des volumes, l’environnement concurrentiel et les marges.

Cette volatilité n’a rien d’inhabituel pour Tesla. Elle reflète un réajustement entre les ambitions à long terme et les réalités opérationnelles. Pour certains investisseurs, cela peut représenter un point d’entrée; pour d’autres, un appel à la prudence. Ce qui est certain, c’est que la valorisation de Tesla reste étroitement liée à sa capacité à concrétiser ses promesses d’innovation et à défendre ses parts de marché face à une concurrence toujours plus vive.

«Une telle ambition a son revers: elle suppose de réussir sur plusieurs fronts simultanément, dans des secteurs à la fois très concurrentiels et gourmands en capitaux.»

Les marchés semblent partagés quant au potentiel des robotaxis. Réelle révolution ou pari risqué?

Le projet de robotaxis incarne l’ambition de Tesla de devenir un acteur majeur de la mobilité autonome. Le potentiel est indéniable: réduction des coûts de transport, déploiement à grande échelle d’une flotte sans conducteur, et avance technologique. Tesla a d’ailleurs lancé à Austin, au Texas, une phase pilote de son service, avec des Model Y modifiés, dépourvus de volant et de pédales. Ces véhicules circulent dans une zone restreinte, avec un employé à bord chargé de superviser les trajets. Une extension à San Francisco est prévue prochainement, sous réserve d’autorisations réglementaires.

Mais ce potentiel disruptif se heurte encore à plusieurs obstacles: cadre légal, fiabilité technologique, sécurité, et acceptabilité sociétale. Si l’enthousiasme pour le long terme demeure, la prudence l’emporte à court terme. Tout dépendra désormais de la régulation, du temps… et de la capacité à instaurer la confiance.

En rebaptisant Tesla Motors par simplement «Tesla», Elon Musk a très vite affiché son ambition de ne pas se limiter à l’automobile, mais faire de son entreprise une sorte de Google de l’innovation. Un pari trop audacieux pour une entreprise aussi jeune?

Ce changement de nom traduisait une vision claire: faire de Tesla bien plus qu’un constructeur automobile, en bâtissant un écosystème technologique englobant l’énergie solaire, le stockage, la robotique et l’intelligence artificielle. Cette diversification peut être perçue comme une vraie force capable de générer de puissantes synergies à long terme.

Mais une telle ambition a son revers: elle suppose de réussir sur plusieurs fronts simultanément, dans des secteurs à la fois très concurrentiels et gourmands en capitaux. À mesure que l’entreprise grandit, les attentes augmentent, et les marchés deviennent plus sensibles aux retards, aux promesses non tenues ou aux signaux contradictoires. Ce pari reste donc audacieux… et exigeant.

Les ventes sont en recul. Est-ce dû à un manque de nouveaux modèles?

Le rythme d’innovation produit est crucial dans l’industrie automobile, particulièrement dans l’électrique, où la concurrence s’intensifie. Tesla a longtemps bénéficié d’un avantage technologique et d’une image de pionnier. Mais certains observateurs estiment qu’un renouvellement de la gamme, avec l’arrivée de nouveaux modèles, est désormais nécessaire pour maintenir l’intérêt des consommateurs. Le repli des ventes pourrait traduire une forme d’attentisme de la part du marché, dans l’attente de nouveautés concrètes. Face à une concurrence chinoise à la fois agressive et innovante, cette question devient stratégique pour la suite.

Pendant longtemps la concurrence n’a pas vraiment été un problème pour Tesla. Est-il juste de dire que la donne a changé pour le constructeur américain?

Oui, sans aucun doute. Tesla a longtemps profité d’une avance technologique et d’un positionnement de pionnier. Mais l’accélération des constructeurs européens, et surtout l’essor fulgurant de groupes chinois comme BYD, exerce une pression nouvelle — sur les prix, l’innovation et les canaux de distribution.

Depuis toujours, la parole publique d’Elon Musk a influencé le cours de l’action Tesla — en bien comme en mal. Le milliardaire américain n’est-il aujourd’hui devenu le pire ennemi de sa propre entreprise?

Sa personnalité charismatique a longtemps été un moteur puissant pour Tesla. Ses prises de position publiques, parfois provocatrices, ainsi que sa forte exposition médiatique sur d’autres fronts, contribuent à détourner l’attention de la stratégie industrielle de l’entreprise. Pour certains observateurs, il représente désormais un facteur non négligeable de volatilité boursière.

La marque pourrait-elle se passer de la vision d’Elon Musk?

C’est une vraie question stratégique. La gouvernance d’une entreprise en hypercroissance repose souvent, dans un premier temps, sur la vision et l’impulsion d’un fondateur emblématique. Elon Musk incarne à la fois l’innovation, la prise de risque et une capacité rare à capter l’attention des marchés.

Mais à plus long terme, la pérennité du modèle dépendra de la capacité de Tesla à s’institutionnaliser: mettre en place une gouvernance plus structurée et des relais décisionnels solides, indépendants de la seule personnalité du fondateur. Il s’agit là d’une étape clé pour toute entreprise aspirant à passer du statut de pionnier à celui d’acteur durablement établi.

Sur le plan boursier, l’évolution du cours de Tesla a toujours reposé sur un narratif fort et des promesses de croissance future. Ce narratif est-il brisé à vos yeux?

Tesla a longtemps été valorisée sur la base de promesses d’un futur en rupture: transformation radicale de l’industrie automobile, avance technologique dans les batteries, l’intelligence artificielle ou encore les robotaxis. Ce récit fondé sur l’anticipation a suscité un engouement exceptionnel, propulsant la valorisation à des niveaux très élevés.

Mais aujourd’hui, les marchés deviennent plus exigeants. Ils attendent des preuves tangibles: des marges solides dans un environnement concurrentiel tendu, une réelle capacité d’innovation, et une diversification réussie au-delà du secteur automobile.

Le narratif n’est peut-être pas brisé, mais il est clairement mis à l’épreuve. Tesla entre dans une phase où l’exécution comptera au moins autant que la vision. Sa capacité à concrétiser ses promesses sera déterminante pour raviver la dynamique de croissance attendue par les marchés.

Que faudrait-il pour que ce narratif retrouve l’élan des débuts?

Tesla conserve une base fidèle d’investisseurs individuels (retail investors), séduits par la vision d’Elon Musk, l’image innovante de la marque et son rôle de pionnier dans la mobilité électrique comme dans l’intelligence artificielle. Cette communauté reste un soutien important, notamment sur les réseaux sociaux et lors des phases de forte volatilité.

Mais même parmi ces investisseurs historiques, l’exigence de résultats concrets se renforce. L’enthousiasme demeure, mais il cohabite désormais avec plus d’exigence, et parfois une certaine impatience face à l’écart entre les promesses affichées et leur mise en œuvre.

Pour raviver pleinement le narratif des débuts, Tesla devra clarifier sa stratégie, démontrer sa capacité à exécuter sa feuille de route produit, et livrer des résultats tangibles. Dans un environnement de marché devenu plus exigeant, le seul storytelling ne suffit plus.

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