Imaginer, malgré tout

Victor Cianni, Alpian

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Entre le fracas des armes et le murmure des marchés, ces dernières semaines nous rappellent que les équilibres sont éphémères.


Alors que nous marquions déjà, en février, un anniversaire peu glorieux - l’entrée du conflit en Ukraine dans sa cinquième année - un nouveau foyer de guerre s’embrase au Moyen‑Orient, un conflit que beaucoup redoutaient tant pour lui‑même que pour les effets de bord qu’il pourrait engendrer. Ce week‑end, les États‑Unis et Israël ont mené des frappes sur Téhéran, causant la mort de plusieurs dirigeants iraniens et la riposte ne s’est pas fait attendre. Depuis 2009, le nombre de conflits armés recensés dans le monde a presque doublé. Si la tendance se poursuit, 2026 deviendra un nouveau point de données dans cette trajectoire préoccupante. Dans ce contexte, je n’ai pas le cœur à choisir une bande‑son originale pour cette chronique. J’opterai simplement pour Imagine de John Lennon, en espérant que ce message intemporel saura apaiser, ne serait‑ce qu’un instant, les ardeurs belliqueuses à travers le monde.

En février, les marchés actions globaux terminent le mois dans le vert, mais une certaine nervosité était palpable et l’humeur clairement inégale. Le marché suisse enregistre une hausse de 6,3%, et les marchés européens, japonais et émergents s’en tirent également bien. Cela contraste avec les marchés des superpuissances, qui peinent à trouver un second souffle. Côté États‑Unis, l’indice phare américain fait littéralement du sur place depuis trois mois, et l’on sent une certaine lassitude de la part des investisseurs vis‑à‑vis des marchés chinois. Ce décalage régional est intéressant: il signale moins un désengagement global qu’une réallocation sélective du risque.

Depuis l’arrivée de Trump à la Maison‑Blanche, les investisseurs ont eu leur lot d’émotions. Puis, au fil des mois, nous nous sommes habitués au bruit devenu structurel, et la stratégie de long terme de l’administration américaine est devenue plus apparente. Une politique de relance fiscale agressive et un positionnement plus protectionniste, accompagnés de mesures plus ou moins ingénieuses (tarifs douaniers, réglementation des actifs digitaux, etc.) pour financer la transition tout en évitant une perte de confiance dans le système «dollar». Un semblant de direction et des rendements boursiers dopés à l’IA ont permis aux investisseurs de trouver un certain rythme. Sur le plan international, on s’était presque fait à l’idée du changement d’«ordre mondial» que de nombreux observateurs annoncent et qui a été au cœur des débats à Davos.

L’Iran est un rouage géopolitique complexe: sept frontières terrestres, une façade maritime stratégique sur le détroit d’Ormuz, et des réseaux d’influence régionale indirecte bien établis. 

Pourtant, en février, plusieurs événements sont venus bousculer cette fragile routine. D’abord, l’invalidation des droits de douane dits réciproques par la Cour suprême des États‑Unis, suivie de la décision du président Trump d’instaurer un droit de douane global de 10 %. Pour certains, il s’agit d’un soulagement ; pour d’autres, d’une déconvenue. Mais pour l’ensemble des investisseurs, c’est surtout une nouvelle donnée dont il faudra mesurer les conséquences complexes.

Ensuite, une certaine prise de conscience s’est imposée: les promesses de l’intelligence artificielle sont, elles aussi, volatiles. Les investissements dans le secteur ont été massifs et les rendements stratosphériques, ce qui a contribué à grossir les rangs des sceptiques. Dernier exemple en date: la société de recherche Citrini, qui a publié un rapport au ton alarmiste et qui aurait, selon certains, provoqué une baisse des marchés.

Qu’un rapport émanant d’une société jusqu’alors inconnue du grand public puisse faire trembler Wall Street me semble davantage révélateur d’un marché mûr réagissant plus aux narratifs qu’aux données que d’un véritable catalyseur. Quoi qu’il en soit, chapeau à Citrini pour ce joli coup de publicité.

Enfin, le retour de Trump sur sa promesse de ne pas engager de nouveau conflit au Moyen‑Orient laisse un goût amer aux investisseurs (même si l’on ne s’attardera pas sur leur sort, somme toute dérisoire au regard des milliers d’innocents qui subiront les conséquences de la guerre.)

Comme nous l’avons évoqué précédemment, l’Iran est un rouage géopolitique complexe: sept frontières terrestres, une façade maritime stratégique sur le détroit d’Ormuz, et des réseaux d’influence régionale indirecte bien établis. Dans ce contexte, un conflit apparemment limité peut rapidement devenir une poudrière.

Difficile à ce stade d’en mesurer l’impact sur les marchés. Historiquement, ceux‑ci se montrent relativement insensibles aux conflits armés, en particulier lorsque ceux‑ci se déroulent à distance et que les chaînes d’approvisionnement peuvent être réorganisées rapidement. Notons toutefois que depuis plusieurs semaines et indépendamment de ce nouveau conflit, les investisseurs montrent une aversion pour le risque plus prononcée: valeurs refuges qui grimpent, rotation sectorielle, stress sur les matières premières et taux 10 ans américain qui repasse sous la barre des 4%.

Les phases de consolidation des marchés ne sont jamais agréables. Celle‑ci présente toutefois un avantage: si les marchés venaient à corriger, elle nous aura offert un temps d’observation précieux pour identifier quelles pistes de diversification fonctionnent réellement et vers quels actifs les investisseurs se tournent lorsque le climat se dégrade. En attendant un monde meilleur, nous pouvons toujours imaginer des portefeuilles plus robustes. La paix n’est pas un paramètre financier. Mais la résilience, elle, peut se modéliser.

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