
Depuis son plus haut historique de plus de 126'000 dollars, atteint en octobre dernier, le bitcoin ne cesse de dégringoler. En recul désormais de plus de 40%, la première cryptomonnaie donne des sueurs froides à toute l’industrie, entraînant une nouvelle fois dans sa chute l’ether, solana et toutes ses autres petites sœurs. Alors que le plongeon s’est encore amplifié ces derniers jours, la recherche d’un nouveau cap semble aussi nécessaire que complexe. On tente d’en dessiner un avec l’aide de Christophe Magnin, CFA chez AtonRâ Partners. Entretien.
Un bitcoin sous les 70'000: une telle chute ne semblait plus possible… Son ampleur vous surprend-elle?
Ce n’est ni la première fois, ni probablement la dernière, qu’une correction marquée touche le bitcoin et, plus largement, l’ensemble du marché des cryptomonnaies. L’ampleur de la baisse reflète avant tout la forte volatilité intrinsèque de cet actif, bien supérieure à celle des classes d’actifs traditionnelles.
Nous pouvions espérer que l’adoption progressive des cryptomonnaies comme véritable classe d’actifs, notamment avec l’arrivée des ETF spot et des investisseurs institutionnels, atténue cette volatilité. Force est de constater que ce n’est pas encore le cas.
Ce qui surprend davantage, en revanche, c’est le timing. Une fois encore, le bitcoin semble évoluer selon un cycle d’environ quatre ans, observé depuis plus d’une décennie. Nous pensions que l’institutionnalisation permettrait d’allonger ou de lisser ce cycle, mais cette dynamique semble, pour l’instant, encore bien ancrée.
Dans la panique, certains stablecoins, notamment l’USDe, ont temporairement perdu leur ancrage au dollar, renforçant la défiance.
Quelles sont les raisons expliquant cette nouvelle chute des cryptomonnaies?
Chaque cycle a ses propres déclencheurs. À la fin de 2021, la correction était largement liée au pivot de communication de la Fed, qui a été suivi par une hausse rapide des taux d’intérêt aux États-Unis. Cette fois-ci, le contexte monétaire est différent.
Le point de départ semble avoir été un épisode de forte volatilité le 10 octobre 2025, qui a déclenché une réaction en chaîne de liquidations de positions à effet de levier. Dans un marché encore fragile, ces ventes forcées ont rapidement alimenté la baisse.
Dans la panique, certains stablecoins, notamment l’USDe, ont temporairement perdu leur ancrage au dollar, renforçant la défiance. Il est probable que plusieurs acteurs clés, notamment des market makers, aient ensuite réduit leur exposition. Depuis, la liquidité est plus faible, ce qui amplifie mécaniquement les mouvements sur le bitcoin comme sur l’ensemble des cryptomonnaies, encore très corrélées.
Y a-t-il un lien entre la baisse des cryptomonnaies et celle des valeurs technologiques américaines?
Oui, il existe un lien, même s’il n’est pas parfait. Les cryptomonnaies font partie des actifs risqués, au même titre que les valeurs technologiques américaines. Lorsque des excès s’accumulent, notamment en matière de levier, l’ajustement se fait souvent de manière synchronisée.
En raison de leur volatilité, les crypto-actifs ont tendance à amplifier ces mouvements. Les corrections récentes sur les actions technologiques, les métaux précieux et les cryptomonnaies illustrent une phase classique de purge des excès.
Sommes-nous en train d’assister à l’éclatement d’une bulle autour des IA génératives?
Il est prématuré de parler d’un éclatement de bulle. Les investissements restent soutenus dans certains sous-segments clés, comme l’infrastructure, les data centers ou encore le hardware, notamment la mémoire. La demande structurelle demeure forte.
Cela dit, le sentiment autour du trade IA peut peser sur l’appétit pour le risque et avoir, indirectement, un impact sur les cryptomonnaies. Mais leur baisse actuelle s’explique avant tout par des facteurs propres à la structure du marché: effet de levier, niveau de liquidité et mécanismes de liquidation. Une réglementation plus claire de cette structure de marché permettrait sans doute une meilleure transparence lors de tels épisodes.
Si l’informatique quantique devenait réellement opérationnelle, la blockchain ne serait pas la seule industrie concernée. L’ensemble des systèmes de sécurité numérique actuels serait remis en question.
Même les ETF spot bitcoin sont en forte baisse… N’est-ce pas le signe d’une chute généralisée de la confiance?
Il faut relativiser les sorties observées ces derniers mois. Sur l’ensemble de l’année 2025, plus de 20 milliards de dollars de flux nets ont été investis dans les ETF bitcoin américains. De nombreux investisseurs institutionnels, et même certains fonds souverains, sont aujourd’hui dans une logique d’accumulation à long terme. Les mouvements de défiance concernent surtout des investisseurs plus opportunistes, souvent entrés tardivement, un phénomène récurrent à chaque cycle.
L’informatique quantique constitue-t-elle une menace sérieuse pour l’avenir des blockchains et, indirectement, pour les cours des cryptomonnaies?
À ce stade, non. Il n’existe aujourd’hui aucun ordinateur quantique capable de casser les algorithmes cryptographiques utilisés par les principales blockchains. Ces dernières ne sont par ailleurs pas des systèmes figés. Elles peuvent évoluer, et des solutions de cryptographie post-quantique sont déjà à l’étude et devraient être prêtes bien avant qu’un risque concret n’apparaisse.
Les seules interrogations sérieuses concernent certains portefeuilles très anciens, perdus ou inactifs, qui pourraient, théoriquement, devenir plus vulnérables à long terme.
Il faut également rappeler que, si l’informatique quantique devenait réellement opérationnelle, la blockchain ne serait pas la seule industrie concernée. L’ensemble des systèmes de sécurité numérique actuels serait remis en question.
Comment anticiper les prochains mois? Quel est votre scénario pour l’évolution des cryptomonnaies?
À court terme, la volatilité devrait rester élevée. Dans un environnement encore fragile en matière de liquidité, cela peut générer des mouvements brusques. Pour les investisseurs capables d’assumer ce risque, ces phases peuvent toutefois représenter des points d’entrée intéressants.
À long terme, les facteurs fondamentaux et structurels demeurent favorables: poursuite de l’adoption institutionnelle et souveraine, déploiement de cas d’usage concrets de la blockchain et contexte macroéconomique marqué par la dépréciation des monnaies traditionnelles.
Peut-on craindre un effet boule de neige, avec ce recul des cryptomonnaies, sur l’état des blockchains, voire d’éventuelles faillites rappelant FTX en 2022?
La situation est très différente. FTX relevait avant tout d’une fraude, dans un environnement opaque et peu régulé. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Certains excès persistent, notamment autour de l’effet de levier, mais le système, dans son ensemble, est désormais plus transparent et mieux encadré. Les acteurs les plus fragiles peuvent souffrir, mais il s’agit davantage d’une phase de consolidation que d’un risque systémique.
Certains excès persistent, notamment autour de l’effet de levier, mais le système dans son ensemble est désormais plus transparent et mieux encadré. Les acteurs les plus fragiles peuvent souffrir, mais il s’agit davantage d’une phase de consolidation que d’un risque systémique.
Concrètement, que conseillez-vous à vos clients de faire dans un tel climat d’incertitude, voire de panique?
La priorité reste une construction de portefeuille diversifiée, avec une allocation aux cryptomonnaies adaptée au profil de risque de chaque investisseur. Ces actifs doivent être intégrés dans une stratégie globale, et non abordés de manière émotionnelle.
Au-delà d’une exposition directe aux actifs numériques, nous insistons sur l’intérêt des actions liées à la technologie blockchain. Ces sociétés offrent une exposition indirecte à la croissance de l’écosystème, avec généralement moins de volatilité et une meilleure lisibilité pour de nombreux investisseurs.
Nous entrons dans un véritable supercycle de tokenisation, dont les stablecoins constituent la pierre angulaire. Ils sont en train de transformer, très concrètement, les infrastructures de paiement et de règlement. Il ne s’agit plus de spéculation, mais d’une évolution profonde de l’infrastructure financière mondiale. Certaines entreprises sont particulièrement bien positionnées pour en bénéficier. Une allocation à ces sociétés devient ainsi un complément naturel à une exposition directe aux cryptomonnaies.