Cuivre: entre le marteau et l’enclume

Pierre Pincemaille, DNCA

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La tension du marché du métal rouge est déjà visible, avec des marges de raffinage passées en territoire négatif.

©Keystone

 

L’analyse des performances passées est un exercice aisé, mais néanmoins utile, car il permet de dépasser le sentiment pour se concentrer sur les faits. À cet égard, l’année 2025 aura été indéniablement favorable aux métaux précieux, à commencer par l’or, en hausse de 42 % en euros, mais aussi, de manière plus inattendue, aux métaux industriels comme le cuivre, dont le prix a progressé de 27% en euros.

Le métal rouge est peut-être en train de perdre son surnom historique de «Doctor Copper», tant les évolutions qui l’affectent sont profondes. Alors même que la croissance de l’activité industrielle mondiale reste inférieure à son potentiel - pénalisée notamment par un investissement résidentiel américain déprimé et une économie chinoise encore convalescente - le cuivre évolue en ce début d’année à un plus haut historique supérieur à 13'000 dollars la tonne. Cette divergence s’explique autant par des facteurs d’offre que de demande et pose naturellement la question du caractère cyclique ou structurel de ce nouveau paradigme.

Une offre durablement contrainte

Du côté de l’offre, l’année écoulée a été marquée par des perturbations exceptionnelles. En Indonésie, la deuxième plus grande mine de cuivre au monde, Grasberg (environ 3% de la production mondiale), a été touchée par une coulée de boue meurtrière. L’Amérique latine n’a pas été épargnée non plus, avec des problèmes opérationnels répétés ayant conduit à une production globalement stagnante (0% de croissance à fin novembre 2025 sur un an). Au total, le cabinet Wood Mackenzie estime le manque à gagner à 1,4 million de tonnes en 2025.

Au-delà de ces événements par nature imprévisibles, les tendances structurelles demeurent inchangées. La baisse progressive des teneurs en minerai et la hausse des coûts de maintenance pèsent sur la rentabilité des exploitations et se font au détriment des investissements de croissance. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que les analystes d’UBS n’anticipent qu’une hausse de l’offre mondiale de minerai de l’ordre de 1% seulement cette année.

Une demande de plus en plus structurelle

Côté demande, les moteurs observés en 2025 restent pleinement à l’œuvre. La course à l’intelligence artificielle et ses effets indirects (notamment le développement des centres de données et des réseaux électriques), l’appétit de la transition énergétique pour ce métal hautement conducteur, ainsi que la relance chinoise ciblée (en particulier la mise à niveau du réseau électrique afin d’intégrer les énergies renouvelables, selon Reuters) contribuent à une demande de plus en plus décorrélée du cycle économique traditionnel.

Les analystes de Morgan Stanley se sont penchés sur la demande additionnelle liée aux centres de données. Ils estiment que ceux-ci ont consommé environ 500'000 tonnes de cuivre en 2025, soit 1,5% de la demande mondiale, et que cette consommation atteindra 740'000 tonnes en 2026, représentant une contribution supplémentaire de 60 points de base à la demande. Plus largement, la banque américaine anticipe un déficit de marché de l’ordre de 600'000 tonnes en 2026.

Des signes de tension sans équivoque

La situation de tension sur le marché est déjà visible. Les marges de traitement des raffineurs sont passées en territoire négatif, une situation économique rarissime qui reflète la pénurie de minerai, obligeant les raffineurs à payer pour sécuriser leurs approvisionnements. Autre signal fort, la société minière publique chilienne Codelco a annoncé en novembre dernier une prime de vente record pour ses clients chinois, atteignant 350 dollars par tonne au-dessus du prix de référence londonien.

Un défi d’investissement colossal

Wood Mackenzie a récemment révisé son analyse des fondamentaux du cuivre. Selon le cabinet, la combinaison des usages traditionnels et des nouveaux débouchés devrait entraîner une hausse de la demande de 24% d’ici 2035, pour atteindre 43 millions de tonnes par an. Pour répondre à cette demande, environ 210 milliards de dollars de dépenses d’investissement seraient nécessaires, hors recyclage. À titre de comparaison, seuls 76 milliards de dollars ont été investis au cours des six dernières années.

Le cabinet souligne également la prudence croissante des groupes miniers occidentaux face à de nouveaux projets, jugés plus risqués tant sur le plan géologique que géographique. Dans ce contexte, la Chine s’impose progressivement comme un acteur central, ayant été à l’origine de près de la moitié des investissements du secteur cuprifère sur les six dernières années, avec l’objectif affiché de bâtir une chaîne de valeur intégrée, de l’extraction au raffinage jusqu’à la transformation industrielle.

La consolidation plutôt que la croissance

Dernier événement marquant, la reprise des discussions entre Glencore et Rio Tinto en vue de créer un leader incontesté du secteur, avec une valorisation d’entreprise supérieure à 250 milliards de dollars et une capacité de production combinée de 1,6 million de tonnes par an. Comme dans le cas du rapprochement entre Anglo American et Teck Resources, la recherche de synergies de coûts semble primer sur toute ambition de croissance significative de la production.

Dans ces conditions, l’équation actuelle du marché du cuivre - une demande dynamique face à une offre durablement contrainte - ne peut se résoudre qu’à travers un ajustement par les prix.

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