Rien ne va plus au royaume de l’intelligence artificielle. OpenAI, par qui le «miracle» de l’IA générative est arrivé, a déclenché le code rouge. Par la voix de son fondateur Sam Altman, l’entreprise reconnaît l’émergence d’une concurrence désormais crédible – en particulier Gemini 3 de Google – et annonce un recentrage stratégique sur son produit phare, au détriment de certaines diversifications.
Vu de l’extérieur, cette évolution rappelle fortement le schéma décrit par l’économiste Joseph Schumpeter au début du XXᵉ siècle: une entreprise s’impose grâce à une innovation disruptive, avant que celle-ci ne se diffuse progressivement par «grappes». Mais dans le cas présent, l’ampleur des investissements engagés dans les centres de données, combinée aux attentes élevées des investisseurs, pourrait amplifier les effets économiques et financiers de ce cycle.
Nvidia sous pression malgré des marges record
OpenAI n’est pas seul à sentir le vent de la concurrence souffler. Nvidia, concepteur des processeurs graphiques indispensables à l’entraînement des modèles d’IA et première capitalisation mondiale, commence lui aussi à en percevoir les effets. Une situation peu surprenante au regard de marges brutes supérieures à 70%, qui ne peuvent qu’attiser les ambitions de nouveaux entrants.
Les hyperscalers accélèrent l’intégration verticale
Lors de sa conférence annuelle, AWS, la filiale cloud d’Amazon, a dévoilé une nouvelle génération de puces dédiées à l’entraînement et à l’inférence des modèles d’IA. Si le développement de Trainium 3 visait initialement à réduire la dépendance du groupe à Nvidia, Amazon a également renforcé son partenariat avec Anthropic, principal concurrent d’OpenAI.
De son côté, Google poursuit une stratégie similaire en développant Gemini 3 exclusivement sur ses propres Tensor Processing Units (TPU), illustrant la volonté croissante des hyperscalers de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur.
La Chine entre dans la course des semi-conducteurs IA
La pression concurrentielle ne vient pas uniquement des États-Unis. En Chine, MetaX, fabricant de puces haut de gamme pour l’IA, a réalisé une introduction en bourse spectaculaire, avec un titre multiplié par huit dès le premier jour de cotation. L’entreprise, basée à Shanghai, a levé 585 millions de dollars avec l’ambition affichée de devenir une alternative crédible aux producteurs américains, alors même que Washington a autorisé ces derniers à reprendre leurs exportations vers la Chine, moyennant une taxe de 25%.
Centres de données: les marchés obligataires tirent la sonnette d’alarme
Sur le front des investissements dans les centres de données, les signaux envoyés par les marchés obligataires semblent avoir été entendus. L’annonce par Oracle de 15 milliards de dollars de dépenses supplémentaires a fait chuter le titre en bourse et provoqué une forte hausse de son CDS (credit default swaps, produit dérivé qui mesure la prime d’assurance contre un défaut de paiement), à des niveaux inédits depuis 2009, autour de 150 points de base.
La réaction ne s’est pas fait attendre. Blue Owl, principal partenaire historique d’Oracle pour le financement de ces infrastructures, a décidé de se retirer du dernier projet de 10 milliards de dollars. Cette décision reflète une remise en question croissante de la logique économique de certains investissements. Un sentiment partagé par les investisseurs, qui estiment désormais que les entreprises investissent trop (selon le sondage de Bank of America), une perception inédite depuis près de vingt ans.
Anthropic prépare le sprint boursier
Dans une autre course, plus proche du sprint que du marathon, Anthropic, créateur de l’agent conversationnel Claude, a mandaté un cabinet pour préparer une éventuelle introduction en bourse en 2026, à l’instar d’OpenAI. Fondée en 2021 par d’anciens salariés d’OpenAI, la société a récemment été valorisée à 350 milliards de dollars et prévoit plus qu’un doublement de son chiffre d’affaires cette année, à environ 26 milliards de dollars.
Investissements croisés et stratégie circulaire
En attendant ces introductions en bourse, les opérations dites «circulaires» se multiplient. Amazon serait en discussion avec OpenAI pour investir 10 milliards de dollars en échange de l’utilisation de ses puces Trainium 3 et de ses centres de données. De son côté, Anthropic a sécurisé 26 milliards de dollars auprès d’Amazon, Google et Microsoft, en contrepartie de l’utilisation de leurs produits et services.
Des investisseurs plus sélectifs en 2026
Face à ces mouvements tectoniques, les investisseurs ont changé de stratégie. Après une phase de pari massif sur l’IA, ils privilégient désormais le stock picking. La corrélation boursière entre les hyperscalers (Amazon, Google, Meta, Microsoft et Oracle) est ainsi passée de 80% en avril à 20% en fin d’année.
Dans le même temps, la performance de l’écosystème Google (Google, Broadcom, Celestica, Lumentum et TTM Technologies) a largement surpassé celle liée à OpenAI (Nvidia, AMD, SoftBank, Oracle, Microsoft et CoreWeave) au quatrième trimestre 2025.
Cette évolution devrait se poursuivre en 2026, avec un passage progressif d’une logique de découverte thématique à une sélection plus fine des gagnants et des perdants au sein du secteur technologique.
Les adopteurs en ligne de mire
Ce changement de perception s’accompagne enfin d’un regain d’intérêt pour les adopteurs de l’IA, en aval de la chaîne de valeur. La grande distribution, notamment aux États-Unis, exploite déjà ces technologies pour renforcer ses plateformes de commerce en ligne. Les banques, quant à elles, disposent d’un fort potentiel d’optimisation en raison du caractère répétitif de nombreuses opérations. Selon une étude récente de McKinsey, ces gains pourraient se traduire par une réduction des coûts comprise entre 15% et 20%.